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Épidémie 2020

À résidence

Jour 15

Un avion est passé, ce matin. Le premier depuis plusieurs jours. En temps habituel, ils sont deux trois par heure. Pensée instantanée que nous avons partagée : transporte-t-il des masques ? Le silence, hormis cet avion, et le roucoulement d’un pigeon. Et comme souvent à cette musique, arrive le souvenir de cette cour de Saint Pierre, la petite maison de mes grands-parents, et au fond la volière. Lui élevait des pigeons. En août, cette cour était écrasée d’une chaleur dense, compacte, seulement occupée par le chant de ces pigeons. C’était cet âge où l’on commence à se sentir distinct, et donc à ressentir autour de soi le monde, les bêtes et les gens. Aujourd’hui, menace du virus et confinement nous invitent à « ça », éprouver ce lien dans son indissoluble et intemporelle élasticité, à frôler dans chaque jour ce que — il y a quelques semaines encore — l’on appelait le sacré. Quel nom aura-t-il demain ?

1 mardi 17 mars, 1er jour

Pas de photo ce premier jour, mardi 17 mars, le besoin en viendra seulement le lendemain. Je, nous sommes sidérés.

Macron, veste bleu roi, a annoncé le confinement hier soir, vers 20h10, après avoir tourné autour du pot, s’être félicité de la farce de la tenue du premier tour des municipales et avoir morigéné les inconscients sortis au soleil de dimanche.

2 mercredi 18 mars, 2e jour

Désir ou besoin de noter les jours, qui vont être nombreux, semblables, mais aussi dissemblables. Ce paysage va aller vers le printemps, et nous serons différents aussi, et nous ne savons pas en quoi. Besoin de noter les jours, de les compter, les énumérer, d’empiler les photos comme on arrache une feuille à un calendrier mural. Celui dans la chambre de mon père est resté arrêté sur le 20 avril, jour de sa mort. Tourner les pages.

3 jeudi 19 mars, 3e jour

Ciel bleu, plein d’énergie. Joie. Celle des débuts ? Ainsi, ce devrait aller.

4 Vendredi 20 mars, 4e jour

Elle est rouge, elle est là ce matin.

5 Samedi 21 mars, 5e jour — « Printemps »

Déprime depuis hier tantôt, après balade dans les rues aux angles perpendiculaires, orthogonaux, qui ne sont plus cassés par les gens avec leurs sacs à dos, leurs cabas, leurs dogs, leures trottinettes… Les rares passants changent de trottoir. Ciel très gris, le froid est de retour, saillant. Un pharmacien sur le seuil de sa pharmacie nous dit d’acheter du rhum en guise de gel hydroalcoolique. Ironie glaçante d’un professionnel dépourvu de moyens par l’impéripétie du ministère français de la santé.

6 Dimanche 22 mars, 6e jour

Dimanche sans dimanche, jour pourtant habituellement plus léger. Le vent a soufflé toute la nuit, avec des sifflements et des claquements. Envie de forêt, de plage.

7 Lundi 23 mars, 7e jour

Une deuxième tulipe s’ouvre. Le flou lumineux à droite est impossible à dissiper quels que soient les réglages. Il n’en faut tirer aucun signe en dépit de la tentation de vouloir lire mon/notre futur dans le monde, liés comme à chacun de ses matins. Depuis petite ma fille adore Le roi Lion, de Disney, et dans cette animation il y a ce lever de soleil que contemple Simba du haut du rocher.

8 Mardi 24 mars, 8e jour

Rien, et fort heureusement pas de symptômes de cette saleté de maladie. Rien, sinon la désormais routine du télétravail et des repas à domicile, et des fréquents petits gestes d’affection. Rien, sinon le silence. Plus de cris d’enfants à la récréation, plus de bruits d’avions ni de voitures, hormis, le roucoulement d’un pigeon, le chant des pinsons. Rien. Certains jours vides de l’enfance ressemblaient à ces jours qui se succèdent pareils. Rien, ne pas choper ce virus.

9 Mercredi 25 mars, 9e jour

Pôles nord d’aimants
pôles sud sur les trottoirs
des épiceries des rayons de surgelés
on s’approche on se repousse
la densité démographique vibre au vent de la crainte du virus.

Corps qui sautent :
La corde à sauter maison de Juliette Pierens, documentaliste FR3 Basse-Normandie.

Jeudi 26 mars, 10e jour

Juste un morceau de ciel, toujours le même, où montent ces tulipes. Ce matin, il a fallu fabriquer des chiffres pour le passage à la dizaine. Jusqu’alors, ils existaient « tout faits » dans le logiciel de publication du site. Juste un ciel, le même morceau, à résidence, celui des prisonniers, des enfermés, des enclos.

Vendredi 27 mars, 11e jour

« Mais il me paraissait extravagant, inouï, qu’une portion du monde me soit interdite, qu’elle me reste étrangère, que ma vie, en fin de compte, se limite à moi-même. » écrit Georges Simenon dans Le passage de la ligne.

Samedi 28 mars, 12e jour

Confinement - Samedi 28 mars 2020
« Au sein de cette aventure inconnue chacun fait partie d’un grand être constitué de sept milliards d’humains, comme une cellule fait partie d’un corps parmi des centaines de milliards de cellules. Chacun participe à cet infini, à cet inachèvement, à cette réalité si fortement tissée de rêve, à cet être de douleur, de joie et d’incertitude qui est en nous comme nous sommes en lui. Chacun d’entre nous fait partie de cette aventure inouïe, au sein de l’aventure elle-même stupéfiante de l’univers. » Edgar Morin, sociologue, 98 ans, dans Libération

Dimanche 29 mars, 13e jour

Lundi 30 mars, 14e jour

Mardi 31 mars, 15e jour

Un avion est passé, ce matin. Le premier depuis plusieurs jours. En temps habituel, ils sont deux trois par heure. Pensée instantanée que nous avons partagée : transporte-t-il des masques ? Le silence, hormis cet avion, et le roucoulement d’un pigeon. Et comme souvent à cette musique, arrive le souvenir de cette cour de Saint Pierre, la petite maison de mes grands-parents, et au fond la volière. Lui élevait des pigeons. En août, cette cour était écrasée d’une chaleur dense, compacte, seulement occupée par le chant de ces pigeons. C’était cet âge où l’on commence à se sentir distinct, et donc à ressentir autour de soi le monde, les bêtes et les gens. Aujourd’hui, menace du virus et confinement nous invitent à « ça », éprouver ce lien dans son indissoluble et intemporelle élasticité, à frôler dans chaque jour ce que — il y a quelques semaines encore — l’on appelait le sacré. Quel nom aura-t-il demain ?

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