« Vol de nuits », temps et Temps du couvre-feu

en zone occupée comme en zone libre
écrits, histoires, images
ouvert à tout le monde 
avec les autrices, auteurs et photographes de la revue

1ère nuit : samedi 17 octobre de 21h à 6h

Création de Jacques Cauda

Pour vos envois, rendez-vous sur

des colliers de bréchets

la mort s’est achetée une montre
rentre chez toi
ravale ton haleine
mange la soupe
habite la laine

avec une lampe électrique pour toute lune
ouvre l’abécédaire à la lettre C
une histoire où un virus porte bottes et bayonnette 
dans un pays de tout petits enfants  
portant des papiers froissés dans la poche
– les heures sombres sont prises de nausée

des amendes poussent sous la plante des pieds
rentre chez toi
niche dans la laine
mange ta soupe de poix
des plafonds fanés sur les épaules
puis fouille l’oreiller pour trouver des jambes fluides

on a confectionné des colliers avec des bréchets
coupé les veines du vin
bâché le soir
il n’y a  plus de flamboyances à déclarer
et la honte ne sait pas brûler les joues des costumes de flanelle

est-ce le ciel ou l’œil qui est humide ?
le bétail toujours gangrène par la tête 

Claudine Londre, Paris, 17 octobre 2020, 22h56

21h

21h c’est le couvre-feu

Me glisse sous la couverture

Envie d’écrire la couvre-ture

Bonheur de bonne heure

(Longtemps je me suis-je couché…)

J’entends le silence

Le blanc de la nuit du jour qui tombe

J’entends mon corps 

J’entends le blanc de la fiction 

Qui me divise

(Je recouvre Je)

Autant qu’il me réunit…

Jacques Cauda

Forbidden de sortir, d’aller chez l’autre, interdit. On n’a pas encore bien pris la mesure de ce couvre-feu qui en évoque d’autres, sombres. Pourtant, les conséquences résonnent sourdement en chacun de nous. Le redoublement de la peur, à celle de l’épidémie s’ajoute celle de l’autoritarisme, prélude de toutes les dictatures. L’État annule rencontres, fêtes, tous les moments où parler, échanger, discuter, s’énivrer. Néanmoins dans les mégacentres commerciaux continue le marché noir.

Photographie, 17 octobre, Florence White

Couvre ta peau

ouvre la porte
compte les lits de l’hôpital
couvre la grogne
de l’infirmère
compte les cernes sous ses yeux
le nombre d’élèves par classe
couvre la guerre compte l’argent
couvre ta honte
de boue de poussière et d’orgueil 

Couvre ta tête ou ces épaules
recouvre l’arbuste d’un voile
couvre la voiture d’une bâche
contre le gel
et dans la rue et dans la nuit
couvre l’enfant qu’il n’ait pas froid
comme ses parents sans couverture
couvre parole
couvre la voix de la misère
couvre les plaintes d’un linceul

Couvre ton corps
de la colère
ferme les bars
range les tables
et les couverts ferme les yeux
range ta rage
éteins les lumières de la scène regarde l’heure
et couvre feu

Valérie S., 17 octobre 2020, St Étienne

QUELQUE CHOSE D’OUBLIÉ
CE SOIR DE TOUS LES TEMPS

Thomas Pietrois-Chabassier, auteur dans Pourtant n°1

Quelque chose de vide
Et quelque chose de triste, de contraire, décimé,
D’amer,
D’oublié, déjà,
De sec, de froid, de sale, de foutu, tempétueux, fini,
Désarmement terrible,
Toutes les rues sont vides,
Quelque chose de pluvieux,
De venteux,
De l’hiver,
D’une brise, comme un ciel pleinement noir qui fait fondre le jour,
Quelque chose de demain,
Qui s’éteint lentement,
Déployé pour ce soir,
Ce soir de tous les soirs,
Ce soir de tous les temps,
Sur quelque chose de sombre, singulier, qui paraît s’avancer comme les
morts le font quand ils ne le sont plus,
Quelque chose d’effacé,
La promesse,
Qui sonne,
L’abandon,
Résignés,

Les corps qui se propulsent plus ou moins mortellement sur les lattes
craquantes d’un parquet où il ne faut pas être,
Sous les toits d’un appartement vide,
Au milieu des quartiers désertés,
Quelque chose de ce monde que, quoi, pourquoi,
D’un matin,
Sans plus rien,
Perdu,
Mourant,
Limite,
Crissée,
Les heures de quelque chose de ça,
Le calme dans la ville,
Comme le dernier râle,
Le souvenir d’un cri,
D’une nuit qui commence,
Qui avait commencé,
Qui ne finira pas,
Qui ne dansera pas,
Qui ne chantera pas,
Et qui ne dira rien,
Et qui ne donnera rien,
Plus rien,
Jamais plus rien,
Quelque chose de fragile, déposé là par quoi, comme le verre en argent
jeté dans la poussière,
Quelque chose de détruit,
Qui s’en va,
Qui s’en va,

Qui s’en fout,
Qui ne fera que ça,
Aller, partir, ne jamais revenir, aspiré par le temps d’une brise qui passait
sur la plage, dans la ville, et dans tous les bureaux,
Quelque chose comme on attendait pas,
Comme on ne savait pas,
Comme on ne savait rien,
Quelque chose de terne,
Quelque chose de facile,
Jamais sentimental,
Martial et mécanique,
Le pas des silhouettes en armes qui descendent du ciel,
Le calme dans les yeux,
Froids, morts, défaisant désormais sans couleur,
Le regard qui n’existe pas,
Dans l’amour qui n’existe plus,
Qui n’existera plus,
Les coeurs calcinés qui battent le rythme de la dernière charge,
Quelque chose de malade,
Qui va crever ce soir,
Qui te regarde encore,
Avec des yeux livides,
Avec des yeux tout plats,
La peau qui s’effrite,
Et l’oeil enseveli,
Le corps tout étendu,
Au milieu des draps blancs,
Qui parle une dernière fois,
Quelque chose d’aujourd’hui,

Qui finit,
Écrasé,
Quelque chose d’une idée,
D’une idée,
Laquelle, pour qui, comment,
Mais d’une idée cramée,
Brûlant sans particule de souffle,
Le filet de fumée finissante qui s’échappe des entrailles de quelque chose
de mort,
Gisant là pour toujours,
Comme pour la dernière fois,
Dans les courants d’une foule qui n’existera pas,
A jamais,
Pour souvent,
C’est maintenant.

Thomas Pietrois-Chabassier

In memoriam iuventutis nostrae

Photographie Marie-France Lesage, photographe dans Pourtant n°1

Les corbeaux

Comme surgis de la nuit, une nuée de corbeaux s’est abattue sur la forêt.

Je les ai vu s’enfoncer entre les troncs serrés des arbres, laissant derrière eux une hécatombe de feuilles d’or et de sang. C’est l’hiver qui approche, il tire à boulets noirs. Le combat s’annonce redoutable. Bientôt ses terribles armées de glace seront là. J’ai frissonné longuement.

Y survivrons-nous ?

Bertrand Runtz, photographe dans Pourtant n°1 et écrivain


Première heure des vacances

par Éolienne

Il est 17 heures à la sortie du Bois d’Aulne, c’est l’heure la plus libre puisque la première heure des vacances. Et c’est là que la nuit commence…

… pour toi, Samuel,

Qui avais l’habitude de poser à l’envers tes livres sur la table
Qui toujours avais du mal à passer les ponts
Qui préférais dire ouais
(ou ouais-ouais que tu trouvais plus gentil, aéré, moderne)
Qui avais depuis des mois abandonné l’idée d’un journal personnel
Qui avais de tous temps au fond du sac un parapluie
Toi, qui étais Charlie…

… Il me semble que toi et moi, on a déjà fréquenté le bureau de Poste de la rue Maurice Berteaux, la pharmacie, le fromager. Toi et moi vécu ensemble.

À la seconde de l’effroi quand tu vois s’approcher la lame, ton cerveau n’a pas le temps de fermer cette première pensée d’avoir oublié sur la table de la salle des profs ton Tupperware de midi, vidé et juste rincé, ni même cette deuxième pensée, quasi concomitante qu’à la rentrée du 2 novembre, tu pourras mettre au programme de ton cours l’étymologie du terme couvre-feu. À la seconde suivante, tes pensées roulent sur le trottoir, laissant gicler toute l’horreur de ton incompréhension.

Cette nuit, aux heures de couvre-feu, on devra réveiller le gars de la balayeuse municipale pour nettoyer et faire place aux roses blanches sous cellophane, nounours et roudoudous que tes petits élèves viendront déposer là en se demandant qui fera histoire-géo après les vacances. Il est 17 heures au Bois d’Aulne, c’est l’heure la plus libre puisque la première heure des vacances.

Éolienne, 17 octobre


Empty bar, d’après Edward Hopper, 1942, Sarcignan

Jack London avait son First & last chance saloon, à Oakland. Un siècle plus tard, à Bordeaux, j’étais pilier de bar au Last chance, rue des douves. Comme Lavilliers, je voulais savoir pourquoi toutes les nuits j’attendais un jour de plus, un grand amour, une folie, avant de repartir seul au petit matin, dans les poubelles (Extérieur nuit, 1986). Avec Léo Ferré, je pensais qu’il convient de rencontrer les autres quand ils sont disponibles, devant un verre, à certaines heures pâles de la nuit. Avec des problèmes d’hommes, des problèmes de mélancolie (Richard, 1973). J’y ai laissé de l’argent, des illusions, des neurones. Mon foie. J’y ai rencontré des paumés aussi paumés que moi, et d’autres qui l’étaient bien plus et sont morts depuis. J’y ai parfois — rarement serait plus exact — trouvé du sexe, jamais de l’amour.

Fermer à 21 h ces lieux d’errance immobile, de discussion inaudible, de poème fracassé et de gloire rêvée, c’est tuer Villon, Verlaine et Bukowski, sans compter quelques chanteurs, acteurs et peintres. C’est ce qui m’a donné l’idée de détourner un tableau de Hopper, dont j’ai eu la chance de parcourir dernièrement l’exposition à la fondation Beyeler, à Bâle. Nighthawkers (1942), sans ses oiseaux de nuit et avec un barman masqué et solitaire, c’est le négatif de la nuit telle qu’on l’aime.

Sarcignan, photographe dans Pourtant n°1 et chroniqueur dans le hors série Pandémie

Dis-moi, Blaise, sommes-nous loin de demain
dis-moi, Guillaume, quand sonnera l’heure enfin
de sortir à point d’heure
dis-moi, Jacques, où boire encore un verre et aimer ses amis
et toi, Boris, dans ton caveau de Saint-Germain-des-Prés
le saxo ne chante plus
qui l’a cassé, qui te l’a pris — dis-moi

Je pense, répond Blaise, aux trains qui roulent
et nous emportent loin de la nuit, loin de demain
je pense, répond Guillaume, à la Seine
qui coule sous le pont Mirabeau même à minuit
— la Seine —
je pense, répond Jacques, à cette rue autrefois si heureuse et si fière d’être rue
qui se voile aujourd’hui de silence et de mort
et moi, répond Boris, je pense
à Gréco la prophétesse
qui s’est enfuie avant que la nuit disparaisse.

Ève Roland, auteure dans Pourtant hors série Pandémie

Ne rentre pas trop tard !

Vol de nuits – Isabelle Minière

Couvre-toi ! disent les parents attentionnés, ou bien qui font semblant de l’être. Mets ton manteau, ton gilet, ton bonnet, ton écharpe… Trop de choses à mettre sur soi. Ça donne envie de sortir tout nu dans la rue. Non, ça donne surtout envie de sortir comme on veut. Tout nu, on n’irait pas très loin, et on n’aimerait pas ça, de toute façon. Tout nu, ça sera à un autre moment, sous la douche, dans son lit, son canapé, son tapis, peut-être avec quelqu’un

Surtout ne prends pas froid, dit Léo Ferré pour la vie. Oui, il nous dit ça pour la vie, Léo, ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid. Je pense à lui quand j’ai froid dehors : j’aurais dû mieux l’écouter. Parfois, je ne me couvre pas assez, pour le plaisir de me souvenir de lui.

Automne, malade et adoré, c’est Guillaume qui dit ça ; quand il y a de l’automne dans l’air, il y a de l’Apollinaire. Il y a ce bouquet de feuilles, ce bouquet de couleurs, qu’un jour d’octobre j’ai cueilli pour quelqu’un ; quelqu’un qui ne pouvait pas marcher, voir toutes ces couleurs, ni le ciel, ni les odeurs de l’automne.

Il y a souvent beaucoup de gens dans ma tête.

Guillaume et Léo, j’avais rendez-vous avec eux ce soir.

Je voulais faire la fête, jusqu’à pas d’heure. Il faisait si doux, dans mon coin, presque l’été indien. Guillaume n’était pas d’humeur, il avait un truc à écrire, Léo n’était pas d’accord, il a insisté : Ne rentre pas trop tard !

Bon, ben les amis, si vous me lâchez, je vais traîner en solitaire, dans le quartier. Le quartier indien. Sauf que c’est plus l’été.

Les restaurateurs sont en train de ranger les tables, de nettoyer, de baisser le rideau. Les gens qui sortent du métro marchent à toute vitesse, certains regardent leur montre, comme s’il y avait urgence. Tous des médecins ? Tous des urgentistes ?

Je regarde la mienne, de montre. Vingt-heure et cinquante minutes.

Je me souviens, oui je me souviens si bien. Et si mal, parce que ça fait mal parfois de se souvenir. Je me souviens bien de ce qui fait mal.

Je me souviens, le couvre-feu, c’était pendant la guerre. J’étais pas là, mais on m’a raconté. Pas beaucoup, mais un petit peu. Les sirènes, les caves  pour se cacher pendant l’alerte. La peur. Combien de morts ? Sortir de la cave, sortir de sa cachette et se demander : Combien de morts ? Qui est mort ? Est-ce que mes proches sont encore vivants ? Est-ce qu’ils sont blessés ? Est-ce qu’ils sont en danger ?

Il y a une cave dans mon immeuble, mais je n’ai aucune envie d’y passer la soirée, même s’il y reste quelques bouteilles.

C’est quand qu’on est bombardés ?

J’entends pas de sirènes, je vois des policiers.

Bientôt vingt-et-une heures et je n’ai pas de laisser-passer. Il n’y a pas non plus de Gestapo. Justes des flics qui font leur travail.

Je rentre à ma petite maison. C’est pas une maison, mais j’aime bien l’appeler comme ça. Je pense à ceux qui n’en n’ont pas, de petite maison, de toit sur leur tête. Ils aimeraient bien, c’est sûr, rentrer chez eux à vingt-et-une heure, ça voudrait dire qu’ils ont un toit. De quoi je me plains ?

De ne pas me sentir libre. De retomber en enfance, où l’on me disait ce que je devais faire. Pas apte à en décider, pas responsable. Ce n’était pas « Ne rentre pas trop tard », c’était autoritaire, c’était « L’heure c’est l’heure ! » Sinon, le bâton.

Le bâton, ça fait pas réfléchir, ça donne juste envie d’y échapper.

Pas vu, pas pris.

Vingt-deux heures, j’ai envie de sortir, juste pour voir.

En reportage, pour ainsi dire. Il ressemble à quoi, mon boulevard, maintenant ? Il a l’air de quoi, mon quartier indien, à part l’air triste ?

Nan ! me dit Léo ! Sois sage. Surtout ne prends pas froid. Il est déjà tard.

Keep cool me chuchote Guillaume, car il parle anglais.

D’accord, les amis.

J’ai un truc à écrire, moi aussi. Un livre à lire. Des choses à penser. Des choses à rêver. Des choses à dormir.

Rien faire aussi.

Tout à l’heure, bien plus tard, après le truc à écrire, le livre à lire, je couvrirai le feu. Éteindre le feu pour la nuit pour éviter l’incendie. J’éteindrai l’ordinateur, la lumière. Je fermerai les yeux.

Et je penserai à vous.

Léo, Guillaume, et vous tous, que j’emmène avec moi, dans la tête, dans le cœur, tout ça. On sera nombreux à s’endormir, on rigolera bien tous ensemble, et on se foutra bien de la gueule du couvre-feu.

On fera un très beau rêve. Le même rêve, tous ensemble.

Un rêve où on dirait que.

On dirait qu’il n’y a jamais eu ni virus ni couvre-feu.

Un rêve où on rêve.

Isabelle Minière

Florence White

Couvre-feu à contre-courant /// 21h30

cette nuit
je te saute
au cou
dans le tumulte étouffé des villes 
là où les éreintés sont retenus 
je refais les gestes qui donnent du courage
et mes mains tremblent
de jouir d’y croire encore si fort
déconcertée d’être cette humanité 
qui semble reculer à genoux 
je te promets pourtant que nous sommes bien pire 
que ce feu couvert par cette armée de chiens galeux
nous sommes des corps qui chargent 
nus
fragiles
acharnés 
dans l’obscur et contre lui
et l’odeur est merveilleuse
nous sommes la poudre !

Mara

Nous n’en pouvions plus

Nous avions eu ordre de déserter la nuit :  son ampleur, sa faconde, son insolence, sa dissipation, ses terreurs. Son allégresse, sa tristesse  nous étaient interdits. Tabou de la nuit. Honte de la nuit. Porteuse du pire. 21 heures sonnantes. Trébuchantes. Soûlantes. Nous ne pouvions plus contempler les lumières, écouter les sons, humer l’air du fleuve. Il nous fallait rentrer chez nous au plus vite.Nous ne pouvions plus retrouver une âme esseulée, un soir, juste parce que ce soir là on se sentait vide, mais vivant, prêt à mordre la vie, mais comment mordre la vie, seul  ou en visio-conf ?Nous ne pouvions plus, la nuit tombée, nous retrouver entre potes, au restau, dans un bar, dans la rue, chez quelqu’un, à deux, trois, quinze ou trente, jusqu’à plus d’heure, parler, s’engueuler, picoler, surveiller l’heure du dernier métro, ou pas, légers, un peu défaits, heureux de cette dissolution, de cette ouverture au néant, que nous approchons à petits pas. Nous ne pouvions plus claquer la porte de notre dernier amoureux, celui qu’on vient de rencontrer, qui nous plaisait tant, et puis non, cette nuit-là, ça le fait pas, on veut rentrer chez nous, on en a assez, on ne peut pas rester une minute de plus, il faut respirer, marcher, se retrouver ailleurs, vite !Nous étions assis, désormais, dans le jour. Condamnés à la lumière, au propre, au décent.
Nous n’en pouvions plus. 

Geneviève

Vol de nuit

Ce soir mon cœur danse
Contre les barreaux d’ivoire et de sang
Et il en rit
Trop vivant
Trop gourmand
Ce soir mon cœur chante
Quand les rues sourdes et obéissantes
S’offrent au souffle muet de la nuit
Mais mon cœur entend
La lune et ses mutants
Les âmes libres
Alors il s’élance
Discrètement
Et il rebondit de cratère en firmament
Explose en éclats d’argent
Lèche les étoiles
File avec les comètes
Ravive les rêves
Et mon cœur étincelle de joie
Ce soir, il te cherche, toi
Dans cette première nuit
Première fois
Puisqu’on ne peut pas
Il me la doit
Notre rencontre hors-la-loi
Cette nuit mon cœur s’en balance
Du vide d’en bas
Il sang-gourmande de toi
Et je m’en lèche les doigts
Mon cœur compte tes heures
Rejoue l’enfance
Et le noir s’épuise
En cris et farandoles
Lentement la brume gomme
L’empreinte de ta voix
Alors
Dans le silence
Mon cœur glisse sous la froideur des réverbères
Et dans le jour timide
Se terre

Armelle Le Golvan

Deux Parisiens à la campagne, Bordomoncsi
Collage, 17 octobre, Abdelkader Benamer
201017 20h55, Florence White, photographe dans Pourtant n°1 et Hors série Pandémie

Leynaud et Camus

Rue Leynaud, 17 oct, photographie Virginie Moiré, auteure dans Pourtant n°1

« J’ai souvent logé, en 1943, lors de mes passages à Lyon, dans sa petite chambre de la rue Vieille Monnaie que ses amis connaissaient bien. Leynaud en faisait les honneurs brièvement puis sortait des cigarettes d’un pot de grès et les partageait avec moi. Dans mon souvenir, ces heures là sont restées celles de l’amitié. Leynaud, qui allait coucher ailleurs, s’attardait jusqu’à l’heure du couvre-feu. Autour de nous, le lourd silence des nuits d’occupation s’établissait. Cette grande et sombre ville du complot qu’était alors Lyon se vidait peu à peu. Mais nous ne parlions pas du complot. Leynaud d’ailleurs, sauf nécessité stricte, n’en parlait jamais. Nous nous donnions des nouvelles de nos amis. Nous parlions quelques fois de littérature. Mais à cette époque, il n’écrivait rien. Il avait décidé qu’il travaillerait après.[…] Pour Leynaud, tout était simple, il reprendrait sa vie où il l’avait laissée, car il la trouvait bonne. Enfin, il avait un fils à élever. Et lui qui s’animait rarement, le nom de son fils suffisait à faire briller ses yeux. »

— Albert Camus, préface de Poésies posthumes par René Leynaud, 1947

Porte ton masque, Jeanne

La Covid. Juste une grosse grippe, elle ne passera que l’hiver. Ne porte pas de masque, Jeanne, tu n’en as pas besoin.
Les cafés ont fermé. Les poignées de main ont cessé. On s’est confinés et le blé continue à pousser. Porte ton masque, Jeanne, porte ton masque et tout ira bien.

Les gens ont battu la campagne. Et la marée n’a cessé de battre le sable. La respiration a continué. Mais chez certains, les poumons ont cessé. Porte ton masque, Jeanne, porte ton masque et tu iras bien.

Les embrassades ont cessé, les sourires ont disparu derrière les cotonnades et les masques stériles. Stériles nous sommes devenus. Orphelins de cœur et de corps et les mains délavées jusqu’à la souffrance. Mais moi, je te veux, je te cherche. Porte ton masque, Jeanne, porte ton masque, il te va bien.

Cette nuit, les rues ont disparu, retournées comme un gant, vide et vides. Et mon sang continue à battre et à tourner dans mon corps et la terre continue. Et j’ai la tête qui tourne au tournesol et le sang au miel. Trouve-moi, embrasse-moi. Porte mon masque, Jeanne, porte mon masque, il te va bien. 
Et tu m’as touché et tu m’as aimé. Et tu t’es couchée, chaude et dolente. Ôte ton masque, Jeanne, ôte ton masque, rien ne va plus. Fiévreuse et essoufflée.
Et je tourne en toupie, le masque en bannière, le regret inutile, les mains vaines et vilaines, le cœur en quarantaine à perpétuité Je porte ton masque, Jeanne, je porte ton masque, tu n’en as plus besoin. 

Françoise, le 17 octobre 2020, 21h44 heure de Bruges

Liberté chérie

Liberté chérie
Manteau noir bien raccourci
Au loin l’arme à feu

Hélène Berjon


Sylviane Dreuillaux-Reyes, photographe, dans Pourtant n°1

Automne

par Laurence Fritsch

Pourtant a lancé durant la 1ère nuit de couvre-feu du 17 octobre 2020 ce

Vol de nuits

Nouvelles, récits, poèmes

Chacune, chacun a écrit — entre 21h et 6h — histoires, nouvelles et récits, poésie, suscitée par ou évoquant ce couvre-feu.

C’était en direct sur un tableau en ligne, un “pad”, en l’occurrence Framapad, outil libre, gratuit, indépendant des Gafa et de l’État.

Photographies

Chacune, chacun publiait une ou des photographies autour de ce couvre-feu sur son compte Instagram avec la mention @pourtantpourtant

Publication

Le comité de lecture de Pourtant opère une sélection dans ces envois.

Au sein de cette sélection sont choisis un texte (nouvelle ou récit), un poème et une photographie pour être publiés dans le prochain numéro papier de la revue (n°2, parution décembre 2020) et sur ce site pourtant.fr

Les autres textes et photographies de cette sélection sont publiés sur le site www.pourtant.fr dans ce hors série “Vols de nuits”.