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/ Numéro hors-série "Pandémie, vies humaines" Le temps du confinement

Et les soignants, dans tout ça ?

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par Christine Laurent-Vianaud

cadre de santé formatrice

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Sensations et informations m’arrivent de toutes parts des professionnels de santé que je côtoie.

Cette semaine, je me sens très extérieure, puisque mise en congés forcés alors que c’est le feu  dans beaucoup d’hôpitaux. Une de mes collègues-amie a contracté le virus en service, une autre jeune infirmière amie de mes enfants arrêtée deux semaines, COVID+.

Je viens d’avoir enfin au téléphone mon stagiaire cadre. Je n’avais pas de nouvelles de lui depuis trois semaines. Il avait été ré-affecté dans un service pour soutenir l’équipe d’encadrement. Avec deux autres stagiaires, il a ouvert une nouvelle unité dans la journée pour accueillir des patients COVID à l’autre bout de l’hôpital par rapport à son lieu d’affectation. Course pour trouver le matériel, l’installer, élaborer les roulements des professionnels,  mettre en place les procédures, gérer l’arrivée des patients.

Dans certains services, plus de tenues, ni tissus, ni papiers, donc nécessité de se munir d’habits fabriqués avec des sacs poubelles dans lesquels les soignants font des trous en guise d’emmanchures. Ils ont des masques périmés depuis 2013, 2014.

Une cadre de nuit en charge de personnes âgées désespère d’avoir des renforts. Seule cadre à ce jour alors que cinq d’ordinaire, absence pour maladie de ses collègues. Les décès n’arrêtent pas. Les agents ne comprennent rien aux procédures qui fleurissent toutes les heures. Rupture de matériel, les vieux sont toujours les derniers servis.

Petit réconfort, dans un autre hôpital, situé en province, j’apprends que des espaces de détente et de soutien sont mis à disposition pour les professionnels. Des kinés y font des massages, des psychologues écoutent, des repas sont aussi proposés par des restaurateurs, des confiseurs offrent quelques délices.

Des formateurs sont assignés sur différents dispositifs :

Certains ont été ou sont encore écoutants sur les plateformes COVIDOM.

Le dispositif COVIDOM est une cellule téléphonique d’écoute et de conseil des appelants. Une grille avec une classification des repères symptomatiques et des signes cliniques permet à l’écoutant de renseigner, d’orienter les personnes et de les suivre selon leurs besoins.

D’autres, dont je fais partie en région parisienne, ont été détachés sur la formation accélérée aux soins infirmiers des étudiants médecins et autres professionnels .

Quelques présentations :

Le site Picpus de l’AP-HP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris) regroupe un Institut de Formation en Soins Infirmiers, l’Institut de Formation des Cadres de Santé et le centre de formation continue de l’AP-HP. Ces locaux ont été aménagés en catastrophe pour une formation accélérée en soins infirmiers des étudiants médecins, sous forme d’ateliers pratiques.

Les étudiants sont accueillis dans le hall avec masques et liquide désinfectant (Aniogel, pour les initiés). Un grand tableau leur indique leur numéro de groupe et le circuit qu’ils doivent suivre pour  la demi journée. La première vague est reçue à 7h30 jusqu’à 13h avec rencontre d’un responsable RH pour leur donner leurs affectations d’intervention. Deuxième vague à 13h30 et réunion RH à 19h. 1500 personnes formées.

Les formateurs de ce montage viennent de tous les IFSI de l’AP-HP. Occasion pour moi de rencontrer mes nouveaux collègues. J’ai intégré l’un de ces établissements le 24 mars, en plein confinement. Nous aurons, en un mois, le temps de partager impressions, réflexions et pratiques. Nous avons même quelques repas offerts par Fauchon pour soutenir les troupes. Repas pris sur l’herbe pour décompresser, profiter de la belle lumière du printemps et des fleurs du jardin, et rire.

Les soins sont expliqués sur des mannequins. Les précautions standards d’hygiène (lavage des mains), celles spécifiques à la situation (habillage et protections), les prises de sang, pauses de perfusions, préparations de médicaments, de  seringues électriques. Idem pour l’identito-vigilance et la rigueur de la prescription. Cela ne dira rien à un lecteur non professionnel. Il faut juste avoir à l’idée que ces soins, lors des études des infirmiers, font l’objet de plusieurs cours théoriques et ateliers de pratiques. Formation accélérée oblige, là, ils sont réduits à 5h par groupes de 6, qui tournent selon l’ordre noté sur le grand tableau de l’entrée.

Les formateurs dont je suis voient défiler ces groupes et leur répètent, de façon devenue mécanique, la succession d’informations et de gestes à apprendre, tels des robots, au fils des heures et des jours.

Pourtant, chaque groupe est différent. De par sa composition et selon les périodes au fil de ce mois qui vient de s’écouler. Aux premiers jours, ils étaient de jeunes externes de 3e ou 4e année de médecine. Si jeunes, généreux, enthousiastes, inconscients, fougueux, pour certains même un brin sauveurs du monde. Puis, sont arrivés dentistes et médecins de ville aux cabinets fermés. Puis, les médecins des hôpitaux ou cliniques à l’arrêt.

Une neurochirurgienne me dira « Je vois courir les infirmières de partout, je voudrais pouvoir les aider, faire quelque chose pour elles ». En neurochirurgie, toutes les interventions programmées sont arrêtées, seules les urgences sont assurées. Un chirurgien orthopédique, en chômage technique, bloc fermé, expert en pause de gants stériles fera la démonstration aux autres mais restera sans voix devant le montage des seringues et « robinets » des perfusions. Gynécologues, pédiatres et même pédopsychiatres feront partie du voyage. Un banc de kinésithérapeutes complétera la cohorte.

Certains étudiants sont déjà affectés dans des services COVID, quelques uns en réanimation, d’autres en EHPAD ou médecine. Ils parlent des mesures de protection, des sur-blouses, des lunettes, des masques, qui leur donnent une drôle d’allure. Je les surnomme cosmonautes. Belle occasion de leur transmettre, malgré ce « déguisement », d’être attentif à la relation. Pourront-ils lui donner toute sa dimension pour construire la confiance des patients et tenter d’être rassurant ? Comment peuvent-ils l’être quand eux-même ne savent de quoi demain sera fait, ni pour eux, ni pour les patients, quand tout s’agite et s’affole ?

Toutes les mesures de sécurité sont déployées, pourtant, une grande sensation d’insécurité plane. C’est le moment de leur dire que ces émotions sont inévitables et font parties du « boulot », que nous sommes tous en état de choc.

Un temps sera nécessaire pour se poser et déposer tout cela. Chacun aura-t-il l’envie, le temps, se l’autoriseront-ils ? En auront-ils les moyens ?

Ils seront des soignants d’une autre nature après cette traversée. Nous serons tous différents après ces épisodes. L’inter-professionnalité est reconstruite, revue et corrigée. La place de chacun, le boulot des autres seront regardés autrement. Ou peut être est-ce juste un espoir que je formule au fil des jours ? Et que nous interrogeons entre formateurs, au milieu des rires que nous offre notre collègue libanaise, toujours prête pour une photo ou une blague.

État de choc, je l’ai vécu le soir du premier jour de cette formation. Angoisse profonde, que mon éthique  fait remonter à la surface. Envoyer ces jeunes au front sans armes ! Une amie me rassurera en me disant que ce n’est pas moi, mais la situation, voire l’institution qui les y envoie. Hannah Arendt me taraude pourtant encore certains soirs avant de m’endormir. Dans quel « vaisseau-système » suis-je embarquée ? Dois-je accepter ? Quelle est ma contribution ?

« Perte de chance »

« Perte de chance », expression usitée dans les services, d’actualité particulièrement ces jours. Une interne en médecine nous dira que, aux urgences, elle a reçu un homme de 70 ayant fait un AVC. Depuis trois jours resté au sol chez lui, une escarre sur toute la fesse droite. Sa femme, affolée par les informations, n’avait pas osé prévenir les secours de peur de déranger ! Elle n’avait pas pu le remettre dans son lit et le nourrissait à la petite cuillère.

Étrangement, les urgences ne reçoivent pas d’autres urgences que les patients malades du COVID. Que deviennent les autres ? En Oncologie des greffes de moelle sont abandonnées, perte de chance notoire. Comment ne pas se poser de questions ?

Propos relatés par un ancien collègue formateur positionné en renfort sur un service de santé mentale :

« Le port des masques crée des moments de flottement chez lui quand il entre dans le bâtiment de la direction, au bureau du personnel. L’agent administratif n’a pas de masque alors que lui,  soignant en a un. Sensation de gêne, tout d’abord. » Puis, la question l’effleure, n’en a-t-elle pas par manque de moyens ? Sensation de culpabilité peut-être. Différenciation des professionnels alors que tous deux travaillent dans le même hôpital ? Dans les services de soins, le port du  masque est systématique pour tous les professionnels. Incompréhension ?

De même, la pratique des tests (*) a été dangereusement accueillie par une autre collègue conduisant son fils blessé, aux urgences. D’autant qu’aucun résultat ne lui a été donné. Alors que d’autres en réclament à forte voix et ne se sentiront rassurés que quand ils seront systématisés.

Comment partager ces événements sans bouleversements intérieurs ?

Christine Laurent Vianaud

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(*) À propos des tests : un article du Monde sur “Dépistage du coronavirus : les raisons du fiasco français sur les tests”

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Christine Laurent Vianaud

Cadre de santé formatrice

Fille de paysan, bac philo en 1980 et découverte du yoga, pratique personnelle, partagée avec les patients et les soignants selon les circonstances, complétée par celle des arts martiaux.

Entrée dans les soins avec l’arrivée du SIDA, j’ai exercé surtout auprès des exclus, dans un dispensaire en Afrique, puis en santé mentale et auprès de nos aînés.

Le questionnement éthique a toujours été au cœur de mon travail avec les patients, puis les équipes que j’ai encadrées, tout particulièrement en fin de vie.

Aujourd’hui, je me consacre à temps plein à la transmission de ces expériences et réflexions en formant les professionnels en devenir et ceux sur le terrain.

Photo : Yannick Moszyk


Pandémie 2020, vies humaines
revue en ligne

par nos auteurs, photographes et nos invités

3 réponses sur « Et les soignants, dans tout ça ? »

[…] nouveaux textes, plutôt témoignages, de Souhila, aveugle dans les rues d’une ville, et de Christine, co-animatrice de ce numéro, qui forme en ce moment à l’hôpital des floppées de …. Autant de rencontres. D’ailleurs Guillaume, un lecteur, nous a écrit en commentaire, « […]

Un texte d’un brûlant présent, celui de l’instant vécu intensément et douloureusement où la pensée, le recul, la raison cependant ne cèdent pas.

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