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/ Numéro hors-série "Pandémie, vies humaines" Le temps du confinement

Confinements

par Valérie Souchon


Jour 16

23 mars

Pendant ce temps
on lance à la volée
des mots d’acier
comme des paquets de sable
jetés sur la digue
sur le point de céder.

J’ai la tête monochrome

et les idées

fendues

par un halo de gris.

(Jour 36)

Jour 39
le ballet
des fourmis au creux d’un tronc

par Valérie Souchon

1.

16 mars

Prise dans un étau
entre l’incrédulité face à l’inédit
et l’angoisse
je prends mon téléphone.

2.

Sidération

3.

Non je n’ai rien à dire
serre-moi fort dans tes bras
pour écrire il me faut
toi vous lui et les autres
j’ai besoin de leurs mots
des tics sur leur visage
des tocs sur leur langage
l’énergie de leur corps.

4.

la chance
du confinement extérieur
nos territoires isolés
la sociabilité fragmentée
et mes failles intérieures :
observés,
c’est un début.

5.

Expression écrite

participes passés
grandeurs & mesures
bisous dans le cou
et fous rires nerveux incommensurables ;
tarte à l’orange tiédie ;
avant d’aller désherber les fraises au jardin.

6.

Allumette

À la fin du confinement
on briserait nos écrans
on scierait nos portables
et on ferait avec
un immense feu de joie
dans la forêt.

Et à la toute fin
du confinement
on enverrait au trou
les règles du jeu
le management
& le télétravail.

7.

Obscénité

Le plus obscène
ce ne sont pas les insoumis
les injonctions emmêlées
la légèreté des mois d’hiver

Le plus obscène
c’est ceux qu’on jette
au feu
au front
sans boucliers.

L’obscène aussi
et c’est le pire
c’est le printemps
c’est le soleil
tous les oiseaux bien dans leur nid
ce sont les arbres qui rient beaucoup
c’est le décompte des gens happés
sous cette saison
blanche.

[Mais c’est peut-être
ce qu’on écrit
et dans tes yeux
c’est la tristesse
bientôt la peur
dessous les mots.]

8.

On est au bord

de quelque chose
d’insaisissable et de violent
ce soir alors
on fait des tours autour du pré
sans s’arrêter
on accélère
on tient le rythme de nos foulées
jusqu’à ce que
tout doucement
tombe le jour
derrière le temps
(ça passera).

9.

Je suis une tortue

Si on m’approche de trop près je
me résilie
je me
replie tout en dedans
et je ressors
une fois le vent du Nord inversé.
Je suis une tortue.
Oui.

10.

La forêt s’ouvre
à quelques mètres
comme une alternative
à l’évidence
ou
à la nuit
en circuits fermés.

11.

Et les mots sortent,
exsangues

À bien les observer
on se dit encore ce matin
que rien
ne se reconnaît en eux,
hormis la parcelle enneigée
inattendue
fraîchement tombée
assez vite ramenée
à l’affleurement de l’herbe.

C’est donc que le soleil
leur a permis d’entrer
c’est que son ardeur
les a tous ravivés
et que
sans hésiter
il les a libérés
— ils ne viennent pas de moi.

12.

Étrange cette contagion
étrange cette roue
étrange comme l’espoir
se donne à son déni
qui le transmet aux pleurs
qui le concèdent au vide
qui le cède à l’oubli.

Étrange soudain comme
l’inespéré surgit
chasse l’oubli le vide
efface tous les pleurs
éconduit le déni
et redonne l’envie.

Fatal comme elle se broie
juste du bout de la langue
j’en garde l’assurance
de mon humilité
un passeport pour l’instable
une lumière déboutée.

13.

Cinétiques

On finit de monter
des murs de pierres sèches
en soutien des terrasses
leurs lignes parallèles allongent le regard
accentuent la verdure et signifient le temps.

À coups de pioches
légères
leurs petites mains gantées
les enfants font leur part
pris dans une mécanique
se calant sur nos gestes
dans cette fourmilière.

Barricadé
de son côté
l’aîné balade
sur des cordes
avec méthode
une forme
d’éternité.

14.

C’était un jour à semer des poèmes

L’arbre à poèmes : — Ce n’est pas un beau jour
pour mourir.
Le beau jour : — Trop de brouillard.
J’ai froid.
J’en pleure, dit l’enfant.
J’en ai marre, dit le grand.
J’en rage, dit la mère.
Ce fut un jour à s’époumoner les nuages.

15.

(À L., parti ce jour)

Le lendemain,
au jour 15,
à force de s’égosiller,
le ciel…
Ce qui devait arriver arriva,
souffla la neige.

16.

Lexique

Il y a un monde qui se disloque
sous nos yeux
une amie m’a confié avoir prié
au milieu de la forêt
elle ne m’avait jamais parlé de Dieu avant
je me demande
où sont postés les garde-fous.

Pendant ce temps
on lance à la volée
des mots d’acier
comme des paquets de sable
jetés sur la digue
sur le point de céder.

Heureusement qu’il existe
d’autres mots plus doux
que les gestes barrière
pour nous protéger.

17.

Au début de la nuit
de l’eau s’est engorgée 
arrivée on ne sait d’où
débordant d’émotions
de trop-pleins de questions
de fils entortillés
en points de suspension
dans les yeux de ma fille.

On a pu éviter
qu’elle sorte de son lit :
le soleil ce matin
dans la boîte à couture
a chipé des ciseaux
pour défaire tous les nœuds
et dévier les filets
de la rivière en crue
au creux de la vallée…

18.

In-folio

Les enfants me ressourcent
plus que la forêt
sa verticalité
le chemin frais
l’air bleu
le ciel
entr’
aperçus.

Ils ont
deux cœurs
et un œil
qui ne dessille jamais.

— Ce sont des livres ouverts.

19.

180 pays de la planète
mis en sommeil

En réalité
personne n’y dort,
tout le monde pianote,
beaucoup s’activent
cauchemardent,
et l’univers rêve à sa suite.

20.

Utopies XXS

Point de bascule politique.
Faudrait trouver un terrain nu
assez près du Pont-de-Montvert
on y cueillerait des châtaignes
qu’on ferait cuire dans une cabane
bâtie en fûts sur pilotis
pour y vivre en autonomie
des légumes d’un grand potager
en se trempant à la rivière
et puis mordus par les vipères.

Ou mieux encore on pourrait
vivre à plusieurs sur toutes ces terres
(sur 2 hectares faut 10 amis)
bâtir des chantiers collectifs
construire des jardins partagés
inventer une monnaie locale
et puis du troc sur les marchés
assez près du Pont-de-Montvert
en se trempant à la rivière
toujours mordus par les vipères.

En attendant remue la terre
sème des carottes au jardin
chacun chez soi sans partager
et je pense au Pont-de-Montvert
à me tremper dans la rivière
je pense aux vipères qu’on n’a pas
à “la petite société” de Voltaire
au “bon sauvage” de Rousseau
je n’écouterai plus les chiffres
j’en mords les couleuvres avalées.

21.

Le temps s’étire
c’est trois semaines
c’est pour la vie
le temps m’endure
c’est pour la faim
et trois de trop

le temps étale
on le rationne
il se divise
en quarts
il s’enrichit se multiplie
sous le soleil

et pour les morts
c’est deux secondes
à peine une porte
un couloir une urne
le temps c’est rien
pas même un mot

le temps c’est trop
c’est pour la vie
la faim
le temps c’est rien

22.

Conjugaisons

— Ce sur quoi je me heurtai,
un peu chaque jour ?
— Du bruit,
beaucoup,
assourdissant.

— Qu’est-ce que tu veux,
au juste ?
— Ne pas perdre
les liens,
les visages et les voix.

— Qu’a-t-on filtré
sur ces interfaces ?
— Je ne sais pas,
c’est rassurant.

— Ce que nous n’aurons pas ?
— Leur regard,
l’épaisseur,
une contradiction.

— Qu’aviez-vous besoin
simplement
de leur dire
au fond ?
“Est-ce que
ça va ?”

— Ce qui pourrait
encore
les faire douter ?
Une certaine qualité de silencei.

i. Mrs Dalloway, Virginia Woolf, p.62, 1925, Gallimard, Folio Classique, trad. de Marie-Claire Pasquier, 1994.

23.

Oulipons-nous, Marie

À la vue du cliché
bucolique
saisi à vif
de la prairie
mon amie Marie
au jour 22 m’a smsé :
“Comme c’est beau !
J’en aurais bien brouté,
moi,
des jonquilles”
mais moi
du tac au tac
j’ai texté :
“Les jonquilles
non faut pas
Marie
les jonquilles,
tu sais bien,
Marie c’est toxique
faut pas non
surtout pas
pas le moment dis
d’aller à l’eau
d’aller allô
d’aller à l’hô-
pital”

Je te salue,
Marie
.

24.

Se laissera-t-on
aller,
le soir,

à l’ivresse de la veille ;

aux mélodies
happées à la guitare,
glissant
le long
du coucher du soleil ;

aux verres de vin,
goûtés,
pour fuir
la nuit de grande lune
qui allonge la peine ?

Sans doute non ;

car ce jour-là
n’a plus
de place pour l’abandon ;

il ne veut pas,
le corps,
trop s’avouer vaincu.

25.

À géométrie variable

Soit un premier cercle restreint
de diamètre MM’
(M comme maman)
en son milieu : le noyau Ô
épicentre accroché
à un plateau d’altitude.

Circonscrit dans le protocercle de centre Ô,
le diamètre PP’ en apesanteur :
le cercle paternel
au point P’ pulmonaire
beaucoup plus fragile,
à garder à demeure
assurément.

Deux autres points
aux confins de ce cercle
M” et A dans la vallée,
à équidistance de M et P,
étouffent sur le bitume
avec des rêves d’évasion
coincés en travers de l’intersection ;
et pour M” :
un enfant en bas âge
qui tourne en rond à l’étage.

Le troisième,
un cercle un peu plus large
de rayons ÔL et ÔD
baptisé cercle fraternel
a un point L au Sud
dans l’eau salée
ne pas l’agrandir
TRÈS FRAGILE
et exposé en 1ère ligne
(sa moitié est au Front)
vraiment trop risqué.
Son autre point
le point D encore assez jeune
prend le soleil dans un trou
avec sa mie en Provence
(aucune inquiétude pas de nouvelles).

Ainsi soit donc
le cercle familial
avec 1/ la quadrature du cercle MM’P’P ;
2/ un second quadrilatère ADLM”.

NB : Garder le compas à portée de main si ça prend du jeu avec la chaleur,
et, de temps en temps,
en resserrer la vis.

26.

Voleurs en herbe

Quinze minutes à peine
c’est pile le temps qu’il faut
aux mignons corps fluets
pour une échappée belle
soulever la clôture
puis traverser le pré
en sortir tout en haut
dépasser le sentier
retrouver la prairie
emplie de pissenlits
d’anémones sauvages
cueillis en moins de deux
pour dévaler la pente
ne pas se retourner
avant de réclamer
au bas de l’escalier
un gros verre à moutarde
le poser sur la table
fabriquer un bouquet
d’un blanc un peu poudré
et jaune ébouriffé.

Crédit photo : V. Souchon.

27.

À un fil

On ne peut pas
s’extraire du réel
s’absorber
dans
un livre
un article
une pensée
une couleur
est possible
se réfugier
dans
un corps
un son
un rythme
un sentiment
mais chacun de nos réveils
reste lourd
chaque parole distribuée
nous semble comme
un regain du jour
et chaque soir s’astreint
à un continuum au conditionnel
avec une seule certitude :
il ne se trouve aucune parenthèse
dans ce que nous vivons
rien n’y est beau
réellement
tout est en suspens.

28.

En attendant

le ciel se prend à flotter

le chat tigré est aux aguets 

les pousses traquent la lumière  

 l’atmosphère se morfond

la petite poule rousse est prostrée

le vent finit de s’essouffler

(le jour patiente au jardin) 

29.

Transition éco-logique ?

Voudrais bien qu’tu m’expliques
la logique
du discours du discours
de Macron.

La logique mon p’tit chat
du discours du discours
de Macron
tiens-toi bien y’en n’a pas.

Pas logique y en n’a pas
pas une seule même pas une
t’en es sûr de logique
chez Macron ?

À moins que excepté hormis celle
du Marché du MEDEF du système
du travail du retard de la crise
la croissance de l’argent
à produire t’cetera.

Mais alors
mais alors

dans tout ça
et l’humain
la planète ?

La planète ?
Et l’humain ?
Dans tout ça
les vois plus
pas une tête
pas un brin.

Moi j’vais t’dire
ta logique pas logique
pas humaine pas durable
elle vaut pas
mais alors
mais alors
pas un clou même pas un
l’est pas viable
trop cynique pathétique
allergique t’cetera.

30.

Mare nostrum

Figurez-vous
un capitaine
(je navigue à vue)
— Moussaillons, revenez
car je vous ai perdus !
Et il lance des bouteilles
à la mer.

Figurez-vous
une mer
dans l’état où nous l’avons trouvée.

Figurez-vous que cette mer nous regarde.

31.

Ils étaient arrivés la veille

[1]

Ils se sont faufilés
le corps leste
au moment de midi

ils ont pris l’opinel
des branches de noisetier
des pigments d’aquarelle
trois vieux pneus
le geste assuré

ils se sont assis en tailleur
(ça a duré tout l’après-midi)
et ce fut comme si ils s’étaient
évaporés.

[2]

Le soleil était sur le point
de tout plier
quand
ils ont commencé à tirer

c’est là que leurs couleurs
atteignant leurs cibles
ont dépassé les pneus
et que sur la butte
une épine
de buisson d’aubépine
a traversé
la
peau
d’un
des
deux
indiens.

On a dû consulter
le grand chef du tipi
par télépathie
en ce jour 31.

32.

Mare medi Terra

Plus de la moitié
de mon équipage
manque
définitivement
à l’appel
(je n’ai pas le pied marin)
il s’agit de celle
déjà abîmée en mer
avant même que l’expédition n’ait débuté.
On l’appelle la partie immergée de l’iceberg.
Officiellement ma compagnie
fait semblant
de la découvrir aujourd’hui
mais personne à bord n’est dupe.

Entre nous j’aurais préféré
une mutinerie.

33.

Dites 33

— 33.
— Ouvrez plus grand s’il vous plaît.
— …
— Dites 33.
— 33.
— Ah.
— Qu’est-ce… ?
— C’est… difficile à dire.
Approchez la caméra s’il vous plaît.
— …

(Un temps)

— Alors ? Docteur ?
— C’est, je crois,
une certaine forme,
rassurez-vous, très naturelle
(non rien à voir avec un virus
qu’on aurait fait muter en laboratoire
je dis bien qu’on aurait
attention ne me faites pas dire
ce que je n’ai pas dit
car j’abhorre la propagande),
de lassitude.
— Ah.
— Ou peut-être…
— Oui ?
— De monomanietonie aiguë.
— Docteur vous me faites peur tout à coup qu’est-ce que c’est ?

(Un temps)

— Un virus bénin qui circule dans le pays
depuis de nombreux jours.
Précisément 33.
— 33.
— Comment ?
— Je dis “33”.
— Ah.

(Un temps)

— Et comment il circule
ce virus,
docteur,
s’il doit rester confiné ?
— C’est… difficile à dire.
Prenons une image…
Tenez par exemple,
ce virus circule un peu à la manière
du joli panache de fumée
qui provient de l’incendie
tout près de la centrale de Tchernobyl.
En gros, le vent le porte
en de longues circonvolutions rémanentes.
Il est arrivé dans le Sud-est du territoire
il y a quelques jours… Vous voyez ?
— Vaguement entendu parler…
— Oui c’est normal
étant donné la tendance actuelle du covid 19
à toujours tirer la couverture médiatique à lui…

(Un temps)

— Ah.
— Dites 33.

34.

Forum

On ne l’avait pas encore
interrogé.

Que représentait,
après tout,
l’opinion
des gens tels que lui
face à ceux qui savent
qui prospectent
qui assènent et se mentent ?
Peau de chagrin, reconnut-il.
Durant un mois il ne fit pas
parler de lui.

Mais il arrive
que ceux-là mêmes
dont on pense qu’ils sont mutiques
s’expriment.

Au jour 33,
n’en pouvant plus,
il explosa,
avec une force et une rage
insoupçonnées et très précoces
pour un samedi de printemps.

Après l’éclat,
des larmes,
reçues comme une délivrance.
On aurait tout à gagner
à écouter ce qu’il a à nous dire,
le ciel,
se dit en bas
le grand cénacle des prophètes.

Et aussitôt on vit s’ouvrir
les grappes blanches d’un lilas.

35.

Directions

Ma boussole indique toujours le Nord
les bruits se réveillent avec fracas
la factrice comme à ses habitudes
dérape sur les graviers
mes voisins âgés font raser la pelouse
(il faut que tout soit net
avant le retour
dans la villégiature)
plus une seule trace des tempêtes
ne doit traîner à terre
on dirait que quelque chose
entend reprendre le dessus
et bien que je m’obstine
à la retourner
ma boussole
indique
toujours
le Nord.

Que lui faut-il de plus
pour qu’elle soit bouleversée ?

36.

Fréquences radio

J’ai la tête monochrome
et les idées
fendues
par un halo de gris.

Et comme capitaine
certain de dériver
sur un trop long navire
il m’apparaît soudain
que je pourrais rentrer
dans un format
marine.

Pour déborder du cadre
des fusées
éclairantes
des flots de sons
berçants
depuis la bouche d’ombre.

Accrochez-moi au mur,
si vous voulez dormir.

37.

36 + 1 = ∅

Faire trente-six choses à la fois
se voir tous les trente-six du mois
avoir trente-six métiers trente-six misères
& voir trente-six chandelles
ajoute 1 à ton corps
son esprit
et tes sens
tu obtiendras
peut-être
les 37
éléments
fixe-toi
persévère
tes pouvoirs
c’est facile
les facteurs
de l’Éveil
tu les as
sois tranquille
tu chemines vers le grand
Nirvana.

38.

Déflagration

Au début j’ai cru
à une intrusion
voire à l’extinction
de l’espèce humaine
un nouveau big-bang
il était minuit.

J’ai ouvert la porte
projecteurs braqués
et j’ai aperçu
l’ami chat tigré
(il était masqué)
qui fichait en l’air
les gestes barrière
tout juste introduit
sans prendre de gants
ni distanciation
dans la boîte de thon
gisant tout au fond
d’un cageot de tri
le long du balcon.

J’allais le chasser
quand du haut du pré
une grosse Limousine
se met à beugler
dans toute la vallée
pour lancer l’alerte.

Aux coups de klaxons
le matou se taille
n’ayant pas sur lui
son attestation
très impressionné
par ma boîte à meuh
qui monte la garde
en faisant du zèle
je ne peux plus dormir.

39.

Si proches

le défilé
des nuages de pollen au-dessus des forêts ;
le ballet
des fourmis au creux d’un tronc ;
le va-et-vient
du soleil dans un ciel chargé de gris ;
le manège
des enfants autour de leur cabane ;
la concurrence
entre les moineaux les pies et les grillons ;
la permanence
des insectes affairés sur le terrain ;
et l’éclosion
des couleurs vives au jardin ;

c’est cet air si loin
que répète en boucle mon fils aîné à la guitare depuis des jours,

and nothing else matter.

40.

Mal de mer

On
se sent
inutiles
loin du bord
à la fois protégés
et isolés de tout
avec une mer trop calme
la conscience éclairée
de n’avoir jamais été capitaines
de personne ni d’aucun bateau
ni d’aucun océan dans ce roulis vertigineux

les journées sont des X sur un calendrier 
des évasions ratées avec ce désir flou 
du contact du sol

41.

Déferlante

(Des nouvelles de la terre ferme)

On me convoque sur la base avec d’autres pour subir un test
— entre les quarantièmes rugissants et les cinquantièmes hurlants — ;
je suis rapatriée dans une réalité aux vagues scélérates
qui remontent des fonds marins l’authentique visage de la précarité,
ayant croisé en mer un jeune matelot de la compagnie qui a développé,
il y a quelque temps, la tuberculose.

42.

Friction

Comme on n’a pas de pouvoir direct
on ne parie rien sur la politique
et il y a des instants où j’évite
le regard fixe de mes enfants
ça ne nous empêche pas pourtant
de discuter avec eux comme jamais
de comprendre le passé depuis quand
pour qu’ils le pensent avec des si

on peut aussi bien faire des trous avec
l’amender d’une terre noire d’idées
amasser de l’or dans leur tête
y enfouir des graines en poquets
on peut les regarder pousser
les couvrir avec du paillis
attendre que le soleil et la pluie

mais le pouvoir est limité
et ne pourrons rien tout seuls
contre la machine qui roule
contre son avidité malsaine
contre la morgue des marchandises
les paquebots fous à Hambourg
contre la longue vue qu’ils n’ont pas
le souffle court du progrès
contre l’asphyxie qu’il s’inflige
contre sa mise à mort du monde
contre la mort qu’on ne veut pas voir

nous ne demanderons pas aux enfants
de devenir un jour aveugles
nous ne justifierons rien pour eux
j’écris pour un abri en hauteur
une vérité toute relative
pour s’y inventer un projet
que d’autres ensemble ont inventé
et en discuter comme jamais

un projet qui vaille le coup
un projet qui les fasse rêver
ou qui ne s’émiette pas une fois
qu’on en a frictionné tous les bouts
en attendant leur pouvoir direct
et qu’on puisse parier avec eux

43.

Arrive le jour où

le vent gonfle les narines
le ciel tourne la tête ailleurs
la lumière se perd dans le brouillard
laissant la terre à fleur de peau
avec entre eux
/ une distance indéfinie /
/ un déni du réel /
/ un mépris de l’autre /
/ un vide irréductible /
que la nuit portera
jusqu’au jour suivant
etc.

44.

Ce lieu n’est pas à moi
je n’en ai pas les clés
n’en suis pas la gardienne
mais je m’y rends souvent
ni d’achat à crédit
je sais ouvrir la porte
je ne l’ai pas loué
il est déjà meublé
n’en détiens aucune part
habité deux trois fois
et ni même l’agent.

Ce lieu n’est pas à moi
même pas sûre qu’après nous
je viens pour l’aérer
et après eux non plus
arroser deux trois fois
ils n’en voudraient même pas
faire rentrer la lumière
je ne fais qu’y passer
et puis nourrir les chats
je ne vais pas tarder
se mettre à la fenêtre.

Ce lieu n’est pas à moi
on peut s’y accouder
si tu le veux prends-le
tu ne l’as pas volé
choisis deux ou trois livres
un peu comme un baiser
dans la bibliothèque
laisses-y la poussière
garde-les pour le pire
juste pour respirer
surtout n’y range rien.

45.

Astronomie

Bien que l’astéroïde 1998 OR2 ait atteint
son point le plus proche de la Terre,
au jour 44 à 11h56 (heure française, 9h56 UTC),

bien que la prestigieuse société
de vente aux enchères Christie’s
basée à Londres s’apprête
en ce jour 45,
à vendre à un prix,
on l’espère exorbitant,
un gros morceau de Lune
authentifié depuis peu,

et malgré le fait que l’on aimerait tous,
très prochainement,
voir notre horizon
se déboucher un peu,
de manière à ce qu’on puisse
entrevoir
ne serait-ce qu’une
toute petite,
une infime,
une minuscule,
lueur d’espoir,

chacun pourra aisément constater
que sans avoir
une seule seconde
la quelconque prétention
de vouloir décrocher la Lune,
ou bien l’arrogance
de mener une expédition
sur le Soleil
de jour ou de nuit,

personne ne voit
pour l’instant
le moindre
bout de queue
d’une seule comète
dans le ciel

( car il faudra,
nous dit-on,
progresser,
pas à pas,
et monter les marches,
une à une
au cours
du prochain mois
pour
peut-être
on n’en sait rien
l’apercevoir un peu
ou pas).

46.

Accessoirement

Tout le jour nous avons pédalé
sans jamais mettre le nez sous la pluie
sur un bel engin solide au ronron régulier
c’est une machine avec des points de rencontre
qui taille à vif dans les couleurs du ciel délavé
où s’entrecroisent en se touchant un temps
tout en restant chacun de son côté
une bobine un fil et une canette
la boucle est bouclée
demain sortons
masqués

47.

Morceaux choisis de

vieux tissus
petites fripes
ficelles bleues
mélodies
épices douces
loin des nuées
de gouttes d’eau
tous affairés en agrégats
sur une cadence
déterminée
à l’assemblage des petits bouts
d’éternité
d’un samedi gris
(à nouer)

48.

Intime conviction

EST-CE QUE l’on plonge
dans une eau noire
de questions ?

EST-CE QUE l’on saute
à pieds joints
dans un lac
insondable ?

EST-CE QUE si
l’on nous y pousse
avec des arguments
nous saurions

y nager
sans regarder
au fond

sans vérifier
autour ?

SANS DOUTE.

MAIS SI
à notre place
l’on y jetait

nos enfants ?

49.

Données mêlées
(Docu-fiction)

En Australie le chat haret
occupe 98% du pays
et fait des ravages
en menaçant de très nombreuses espèces
de la faune sauvage unique.
En 2015,
“le gouvernement australien annonçait vouloir éradiquer
2 millions de chats errants d’ici à 2020.
“Sur les vingt-neuf mammifères que nous avons perdus, les chats errants sont impliqués dans vingt-huit cas,
et près de cent-vingt animaux australiens risquent l’extinction
à cause des chats errants.
Donc la preuve scientifique est très claire
que ce sont eux qui sont la plus grande menace”,
selon les propos de Gregory Andrews,
Commissaire chargé des espèces menacées auprès du ministère de l’Environnement,
dans un reportage diffusé par la radio ABC”,
( information révélée par le site https://www.australia-australie.com/articles/laustralie-en-guerre-contre-les-chats )
Très vite un groupe de chercheurs pense,
à rebrousse-poil,
que ce n’est pas la bonne solution :
ils s’activent alors dans une zone
qu’ils ont transformée en réserve naturelle,
dans laquelle ils ont introduit seulement quatre chats
pour observer comment des rats-kangourous,
ou inversement,
seraient capables de s’adapter pour survivre
face à leurs prédateurs gloutons.
Dans ce véritable laboratoire en plein air,
ces scientifiques espèrent que,
d’ici quelques générations,
ces petits rongeurs si vulnérables
qui mettent leurs bébés dans une poche ventrale
comme les kangourous,
sauront mieux se défendre.
Par exemple,
en s’enfuyant plus efficacement
à l’approche d’un félin,
ou bien
en voyant leurs pattes s’agrandir
génétiquement parlant
pour pouvoir allonger la foulée.

Il y a huit mois,
au cours d’une rencontre intitulée “L’anthropocène et nous,
rencontre avec Bruno Latour et Yannick Jadot”,
ledit député européen écologiste Yannick Jadot expliquait :
“En repensant au thème de l’anthropocène,
j’ai repris l’histoire de la Terre réduite à 24h (…)
(4,5 milliards d’années ramenées à 24h) :
à 00H00, apparition de la Terre ;
à 5h00 du matin, apparition de la vie
dont on ne sait pas encore si
c’est dans le fond
ou
à la surface des océans ;
à 20h00, les 1ers mollusques ;
à 23h00, apparition des dinosaures ;
à 23h40 on ferme pour les dinosaures,
évolution rapide des mammifères ;
23h55 apparition des 1ers Hominidés;
23h59 HOMO SAPIENS ;
23h59 min et 99 centièmes,
la Révolution industrielle (…).
On peut considérer que dans ce centième de seconde
on a l’anthropocène et depuis (…) :
transformations majeures,
le jour du dépassement ça arrive en juillet,
pour l’Europe c’est autour du 10 mai,
et puis, un autre scientifique (…) a décidé de calculer
(…) la masse totale des mammifères :
(…) les ⅔ de la masse totale, c’est l’élevage,
30% c’est l’homme,
et il reste 3% de mammifères
de la vie sauvage (…)”.

Hier soir,
sur l’une des chaînes d’information en continu,
interrogé sur la nécessité ou non pour les enfants
de reprendre à partir du 11 mai
le chemin de l’école en France,
Daniel Cohn-Bendit s’exaspérait :
“Il faudra bien,
tout de même,
un jour,
et le plus tôt sera le mieux,
apprendre à vivre avec le virus !”.

50.

Du domaine forestier

1.
Tour d’horloge

À faire toujours
la même boucle
de 1km dans la forêt
au cœur du périmètre assigné
le bois nous traverse plus
qu’on ne le traverse
depuis 7 semaines et 1/2.

Contre la répétition
quelques trouvailles :
un détour dans un chemin de traverse ;
l’inversion du sens des aiguilles du parcours ;
la course à deux contre un
à contresens, à bâtons rompus, en relais ;
viser l’exact opposé en hauteur ;
du point zéro par une première boucle
rallier le haut au bas
puis repartir du bas pour une seconde
en remontant ;
en amorcer une à l’Ouest du bois du haut
la boucler à l’Est jusqu’au bois du bas
pour un retour
au point zéro.

Cependant la forêt résiste
car elle ne se laisse pas attraper
si facilement
(j’y reviendrai donc demain).

51.

Du domaine forestier

2.
Haïkus illustrés

(1)

(2)


Profondeur des bois se trouve
Non pas dans le vert
Mais dans leurs cris emmêlés
52.

May be or not…

Peut-être que,
c’est bien possible,
d’ici à 2030
ou même 2050
(quand nous on sera morts
ou pas mal amochés)
mais il faudrait avant,
car c’est assez urgent,
avec
le Green New Deal
un cran européen
au-dessus de la ceinture,
la chute du pétrole,
une relance verte,
sans déesse-aux-fossiles,
sans produits carbonés
et autres dérivés,
d’une force circulaire
qui articule enfin
tous les besoins locaux et internationaux,
échanges culturels et société civile
qu’on sous-estime en haut,
qu’il faudrait écouter
et asseoir à la table…
Il se pourrait que oui…

Ou bien peut-être que,
et c’est assez probable,
qu’après la haute tension
de la vie confinée,
les petites frustrations,
la crise sanitaire,
les belles et grandes leçons
de solidarité,
le répit climatique,
la menace ressentie
& la peur égotiste,
la crainte du climat ,
il faut s’attendre au pire,
la crise économique,
l’attention détournée,
c’est l’oubli des promesses,
brûlés les engagements,
l’excuse toute trouvée,
là, l’explosion des gaz,
la fin des haricots,
tout doux ! la résilience,
le retour des lobbies,
de l’Homme de Vitruve*
(désolée, Léonard,
l’idée n’est pas de moi)
qu’on voudrait voir déchus,
vraie occasion manquée
de tout remettre à plat,
avec nos matières grises…
Peut-être que oui
peut-être ou pas
,
alors retiens ton souffle
certains que d’ici là
tu en auras besoin.

* L’Homme de Vitruve : “Un mâle blanc tout seul armé de la géométrie sans aucun lien avec la nature ni avec le genre féminin au passage… Il faut remettre en cause ce sujet occidental dans une solitude métaphysique totale qui ne devrait rien à personne et qui n’est pas en dépendance radicale très profonde avec les autres humains et avec son environnement“.

Gaël Giraud, économiste, ex chef économiste à l’AFD, directeur de recherches au CNRS, (…) cité dans https://www.jaipiscineavecsimone.com/pandemie-leconomiste-gael-giraud-plaide-pour-que-la-sante-devienne-un-bien-commun/
53.

Le chant des baleines

Je me suis résigné à la pêche à la ligne :
Mon navire prend l’eau, mais le chant des baleines
Ramène un à un des moussaillons à bord
(Les sonars activés ont un peu de pouvoir
Sur ceux perdus en mer avec des S.O.S.).

Et nous communiquons par messages radio,
Noms de code Senghor, Baudelaire et Montaigne,
Confondus par New-York, ses grandes filles d’or
Aux jambes si longues, et leurs muscles d’acier,
Face à leurs yeux de chouette, intimidés, d’abord,

La Beauté cruelle répond : “Rêve de pierre !”
Qu’elle hait le mouvement qui déplace les lignes.
Bien que, là, sous la vague, le Spleen les saisisse,
Elle les ramène au large avec des souvenirs,
Rangés dans un gros meuble, ayant plus de mille ans,

Mes mousses désolés de les avoir perdus
Demandent des bouées, je leur renvoie Montaigne,
Qui, pour les rassurer, jette depuis le pont :
“Pour sûr, notre monde vient d’en trouver un autre,
Apprenez-le par cœur, chers petits matelots…”

Or eux n’écoutent plus et se sentant trahis,
Lancent : “Capitaine ! Pourquoi si loin du bord,
Le point de flottaison pourtant jamais si haut,
Semble vouloir sombrer et le cap incertain ?”
Et, d’écouter leur voix, je suis réconforté.

54.

Journée blanche

Il m’est impossible de dire
ce qui a fait cette journée
difficile d’en décrire sa teneur
elle s’est déroulée comme on s’avance
au milieu d’un sas sans retour en arrière
ni d’accès à la porte de sortie
avec la conscience floue
que le monde d’avant était dangereux
et que celui de demain sera défiant.

Il m’est impossible de dire
ce que nous avons fait de cette journée
je peux juste en rapporter
les paroles de Darius que j’y ai lues
Nous n’avons pas mangé tous les jours et les enfants non plus
étonnée de ne pas y avoir senti de rage
je peux juste avouer que c’est cette phrase
qui a donné sa couleur à cette journée
dont je ne peux que dire qu’elle est passée.

55.

(S)abordage volontaire

Il est grand temps
Il est encore temps

de baisser
les voiles

de rallumer
d’éteindre

les étoiles
les écrans
les lumières

 ̶impulser l̶a̶ ̶m̶a̶c̶h̶i̶n̶e̶
lancer les algorithmes
tracer tous les contacts
stopper les engrenages
et regagner la Terre

il était temps,
disait Apollinaire.

(Et le capitaine
d’abandonner son navire,
en se jetant à l’eau,
le nez bouché
).

« Le mot virus vient de venin, poison. Nous sommes le venin et le poison, nous sommes la contagion. Nous nous sommes pris pour les dieux de cette planète. Tout ce qui tentait de vivre nous l’avons méprisé, mis en esclavage. Chacun de nous est l’égal d’un figuier, d’un caillou, d’un ruisseau, d’un ver de terre. Nous avons besoin du ver de terre, il n’a pas besoin de nous. C’est un infatigable laboureur qui travaille jour et nuit pour qu’explose la vie, comme les abeilles, les hérissons, les oiseaux et les nuages. »

RENÉ FRÉGNI, in Tracts de crise, Gallimard, n°8, Les jours barbares, p.5, 21 mars 2020.
56.

Au jour J
(Lundi 11 mai)

Le capitaine susnommé
devait rédiger un rapport.
Il se dit que ses Mémoires
n’intéresseraient personne.

*
Il les brûla
et s’attela à la rédaction
d’un Kit de survie.

*
Il l’ouvrit avec ces mots :
« Le-Soleil-c’est-Dieu-où-est-il ? ».

*
Il le referma le soir,
avec ses compagnons de route,
à la guitare,
sur un air latino :
« La Fiesta Eres Tú ».

« Basta che ce sta ‘o sole, basta che ce sta ‘o mare… » Il suffit qu’il y ait le soleil, il suffit qu’il y ait la mer. Ce n’est pas une thérapie reconnue, mais c’est bon pour l’âme de se mettre au balcon et de se laisser baigner de lumière. »


ERRI DE LUCA, in Tracts de crise, Gallimard, n°2, Le Samedi de la terre, p.7, 19 mars 2020

Mille mercis à toute l’équipe de Pourtant
pour m’avoir laissé cet espace de paroles à partager,

Valérie Souchon.


Pandémie 2020, vies humaines
revue en ligne

par nos auteurs, photographes et nos invités

5 réponses sur « Confinements »

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