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« Passions », appel à textes et à photographies n°4

De la passion, photographie, Benoît de Brettes – sa bio

Le thème de Pourtant n°4 est “passions”.
En voici 16 variations. Nous attendons autour d’elles vos nouvelles de fiction, vos photographies, vos poèmes.

L’éditeur David Meulemans et le photographe Benoît de Brettes offrent respectivement un texte et des photographies à Pourtant pour cet appel n°4 , merci à eux.

passion 1

David Meulemans, éditions Aux Forges de Vulcain

DAvid Meulemans — Crédit photo : José Cañavate Comellas / @studio81gc

« Très régulièrement, j’utilisais ce mot : empassionner. Mais personne ne m’accompagnait dans cette invention. Je crois que la forme de ce néologisme suggère qu’on se moque de celle ou celui qui s’empassionne. Dans une réalité alternative, où la langue française a évolué différemment depuis deux cents ans, et où ce mot existe, il désigne quelqu’un qui se prend d’une passion excessive pour quelque chose qui reste manifestement sans intérêt. Par exemple : il s’est empassionné pour les boomerangs, puis, c’est retombé comme c’était venu. Bien sûr, dans notre monde, ce mot n’existe pas. Il n’y a aucun dictionnaire qui le mentionne. A la rigueur, je pourrais acheter le Littré consacré au vocabulaire du français des provinces, arracher la page qui va de « empailler » à « envourné », la retaper en insérant de mot, recomposer la page, la coller discrètement, revendre le livre à une librairie qui reprend les occasions et ainsi, faire entrer le mot dans la conversation collective. Discrètement. Avec un peu de chance, le dictionnaire serait acheté par un futur brillant agrégé, qui se l’approprierait et, quarante ans plus tard, du haut de sa chaire au Collège de France, l’emploierait quotidiennement, car on ne se sépare jamais complètement de celui qu’on a été à vingt ans. Et peut-être qu’en raison même de cette entrée dans la langue française, sous l’angle de la passion lexicale, le sens du mot ne serait plus dépréciatif, mais laudatif et dirait ce que je veux qu’il dise : dans l’écriture, on ne reçoit pas l’inspiration, on doit écrire jusqu’à ce que l’on soit inspiré – il faut, en un mot, s’empassionner avec méthode et acharnement. Pour atteindre ce point où l’on est enfin enthousiaste, possédé. »

David Meulemans — biographie

Crédit photo : José Cañavate Comellas / @studio81gc

passion 2

« Tout de lui m’a été précieux, ses yeux, sa bouche, son sexe, ses souvenirs d’enfant, sa façon brusque de saisir les objets, sa voix.

J’ai voulu apprendre sa langue. J’ai conservé sans le laver un verre où il avait bu.

J’ai désir que l’avion dans lequel je revenais de Copenhague s’écrase si je ne devais jamais le revoir.

J’ai appliqué cette photo, l’été dernier, à Padoue, sur la paroi du tombeau de saint Antoine — avec les gens qui appuyaient un mouchoir, un papier plié portant leur supplication — pour qu’il revienne.

Qu’il l’ait ” mérité ” ou non n’a évidemment aucun sens. Et que tout cela commence à m’être aussi étranger que s’il s’agissait d’une autre femme ne change rien à ceci : grâce à lui, je me suis approché de la limite qui me sépare de l’autre, au point d’imaginer parfois la franchir.

J’ai mesuré le temps autrement, de tout mon corps.

J’ai découvert de quoi on peut être capable, autant dire de tout. Désirs sublimes ou mortels, absences de dignité, croyances et conduites que je trouvais insensées chez les autres tant que je n’y avais pas moi-même recours. À son insu, il m’a reliée davantage au monde. »

Passion simple, Annie Ernaux, éd. Gallimard, 1992

De la passion, photographie, Benoît de Brettes

passion 3

« Rex m’a fixé rendez-vous en fin de matinée au pied de la statue équestre du maréchal Foch, édifiée sur le rond-point de la place. En l’attendant, je tourne autour du socle, faussement attentif à ce monument sans intérêt à mes yeux. Après un moment, j’aperçois au loin la silhouette de Rex, sa démarche vive et rythmée. Approchant, il lève la tête vers la statue et la pointe du doigt : « Avez-vous observé attentivement cette œuvre de Bourdelle ?  » […] Il poursuit : « Il a copié une statue de Donatello, à Padoue, la première à avoir été fondue en Italie au début de la Renaissance. Elle représente un chef de bande, Il Gattamelata, qu’il a transformé en héros. » […]

Ignorant tout de Donatello et de la statue du Capitole, je n’ai rien remarqué en l’attendant, obsédé que je suis par des regards d’une autre nature. En fait de couvre-chef, je scrutais les képis et les casquettes aux abords de la place.

Rex revient à Donatello, dont il m’explique l’œuvre : « C’est un des inventeurs de la Renaissance, l’annonciateur de Michel-Ange par la passion tragique que révèlent plusieurs de ses œuvres. » Il ajoute que le maître-autel qu’il a sculpté à Padoue est revêtu de bas-reliefs en bronze qui comptent parmi les œuvres les plus inventives de toute l’histoire de la sculpture : « Nous irons voir ses œuvres à Padoue. Passionné comme vous l’êtes, je suis sûr que vous serez captivé par Donatello.  »

Alias Caracalla, Daniel Cordier, éd. Gallimard, 2009

passion 4

« Vous verrez des hommes pleurer lorsqu’ils se fracturent la main durant un combat, des Mexicains à la peau dure ou des ouvriers métallos, des malabars effondrés sur leur tabouret avec les larmes qui leur jaillissent des yeux. Ce n’est pas tant la douleur, même si l’anticipation de cette douleur est bien présente – avec les paluches qui gonflent dans les gros gants rouges et le crissement électrique de l’os contre l’os ; c’est peut-être la huitième reprise et tu tapes avec ton poing en bouillie jusqu’à la dixième pour gagner de justesse. C’est la frustration qui les fait pleurer. Le secret de la boxe, c’est de savoir minimiser les faiblesses. »

Un goût de rouille et d’os, Craig Davidson, éd. Albin Michel, 2005

passion 5

« L’ivoire fit rendre un bruit sec à la pièce qui, rapide comme une flèche, alla se réunir au tas d’or étalé devant la caisse. L’inconnu ferma les yeux doucement, ses lèvres blanchirent ; mais il releva bientôt ses paupières, sa bouche reprit une rougeur de corail, il affecta l’air d’un Anglais pour qui la vie n’a plus de mystères, et disparut sans mendier une consolation par un de ces regards déchirants que les joueurs au désespoir lancent assez souvent sur la galerie. Combien d’événements se pressent dans l’espace d’une seconde, et que de choses dans un coup de dé ! »

Balzac, La Peau de chagrin, 1831

« Pour moi j’ai tout perdu, et très rapidement. J’ai misé d’emblée vingt frédérics sur le pair, et j’ai gagné, j’en ai misé cinq autres, et j’ai encore gagné et ainsi de suite deux ou trois autres fois. Je crois que je me suis retrouvé avec quelque chose comme quatre cents frédérics d’or entre les mains en quelques cinq minutes, Là, j’aurais dû me retirer mais j’ai éprouvé une sensation bizarre qui naissait en moi, quelque chose comme un défi au destin, une espèce de désir de lui faire la nique, de lui tirer la langue. J’ai misé la plus grosse somme autorisée, quatre mille gouldens, et j’ai perdu. Puis je me suis échauffé, j’ai sorti ce qui me restait, je l’ai mis à la même place, et j’ai perdu une fois encore, après quoi je me suis écarté de la table, complètement hébété. »

Le Joueur, Dostoïevski, 1866

De la passion, photographie, Benoît de Brettes

passion 6

« Pourquoi déclamer contre les passions ? Ne sont-elles pas la seule belle chose qu’il y ait sur la terre, la source de l’héroïsme, de l’enthousiasme, de la poésie, de la musique, des arts, de tout enfin ! »

Madame Bovary, Gustave Flaubert

passion 7

« je n’éprouvais aucune envie de construire, de chasser, de régenter ce lieu, seulement le désir immense de percevoir ce Quoi que le faste naturel de l’île me laissait supposer, et qui était en elle, tout comme il était en moi ; je crus longtemps qu’il s’agissait de la vie elle-même, de la conscience de vivre ou d’être en vie, mais même le déploiement de cette conscience et les grandes inspirations passionnées que cela procurait me paraissaient un artifice ; je revenais alors à la perception tellement aiguë de cette chose impossible à définir, qui autrefois nourrissait toutes les puissances, qui animait toutes les présences, et qui maintenant forçait mon esprit à rester dans la voie inconfortable de mille possibles en devenir ; […] ; ce fut sans doute la période la plus heureuse de mon existence, un bonheur où j’allais sans dieu, sans diable, sans une quelconque croyance capable d’expédier mon esprit dans un vieux labyrinthe »

L’empreinte à Crusoé, Patrick Chamoiseau, éd. Gallimard, 2012

De la passion, photographie, Benoît de Brettes

passion 8

« Le voyage est une passion dévorante, un amour d’une vie, un amant fidèle et réconfortant. Serais-je un jour fatiguée de voyager, de parler voyages, de ne penser qu’à voyager? Peut-être. Peut-être que cette passion me dévorera toute entière, m’épuisera et me laissera pantelante sur le bord de la route. En attendant, je vis cet amour à plein temps et je souris. »

Lucie A., Blog Voyages et vagabondages

passion 9

Sur son profil Instagram, le jeune homme à la longue chevelure brune pose en armure et mène des combats à l’épée. En donnant son coup à Emmanuel Macron, il a lancé un cri de guerre royaliste – « Montjoie ! Saint-Denis ! »

Le Monde, 8 juin 2021

passion 10

« Adèle ne peut plus penser qu’à ça. Elle se lève, boit un café très fort dans la maison endormie. Debout dans la cuisine, elle se balance d’un pied sur l’autre. Elle fume une cigarette. Sous la douche, elle a envie de se griffer, de se déchirer le corps en deux. Elle cogne son front contre le mur. Elle veut qu’on la saisisse, qu’on lui brise le crâne contre la vitre. Dès qu’elle ferme les yeux, elle entend les bruits, les soupirs, les hurlements, les coups. Un homme nu qui halète, une femme qui jouit. Elle voudrait n’être qu’un objet au milieu d’une horde, être dévorée, sucée, avalée tout entière. Qu’on lui pince les seins, qu’on lui morde le ventre. Elle veut être une poupée dans le jardin d’un ogre. »

Dans le jardin de l’ogre, Leïla Slimani, éd. Gallimard, 2014

passion 11

« La passion des livres peut dévorer, surtout si elle méconnaît son objet. On a vu des maniaques capables de creuser des tunnels pour voler des exemplaires de bibliothèque, et personne ne sait ce qu’est un livre tant qu’il n’a pas éprouvé le désir de le posséder. Y a-t-il même des commerces où on vole plus que dans une librairie? Désir à nul autre pareil, car le livre n’est ni un objet banal ni même un texte ou une écriture figés sur un support. »

Georges Leroux, dans Le Devoir 19/11/2005

passion 12

« Je déteste l’ostentation, l’étalage des névroses. Je me méfie des épanchements, des passions tristes. »

Un certain Paul Darrigrand, Philippe Besson, éd. Julliard,2019

passion 13

« Les jeux de Blizzard, Warcraft et autres, n’ont bien sûr aucun secret pour lui, il s’y adonne encore avec passion, mais voilà plusieurs mois qu’il s’est aventuré sur un terrain autrement plus sensible : celui du piratage informatique. Non par attrait du danger ou pour des décharges plus fortes d’adrénaline, mais par révolte et souci de l’engagement. Revenu à ses premières amours, il programme des virus pour s’aguerrir, les teste, tout en rêvant de mettre au point un algorithme qui interdirait toute numérisation d’un texte donné. […] Avec des milliers de zombies inconnus, il a relayé une nouvelle cyber-attaque contre Scroogle. Un DDoS (Distributed Denial of Service) orchestré de main de maître par Anonymous, et qui a réussi à bloquer le site durant neuf heures.  »

L’Île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès, éd. Zulma, 2014

passion 14

« Le foot nous permet de purger nos instincts les plus bas ! De crier, de vociférer dans un cadre précis. »

Abdu Gnaba, dans Le Monde

passion 15

« Immobile sur son poney blanc, vêtu d’une simple robe violette de moine sans ornements, apparemment insensible à tout, le Dalaï-Lama, quatorzième réincarnation du Bouddha vivant, regarde pour la dernière fois la Cité sainte et le Potala, son palais. Ce n’est rien, pas même un soupir, à peine une ombre sur son bel œil de dieu, mais quelque chose, un instant, a brisé la prodigieuse impassibilité du visage de Bouddha. Il a vingt-quatre ans, mais il est vieux aussi de millions d’années, il a derrière lui une infinité d’existences, il est libéré du désir, de la crainte, du regret, de la colère, il a vaincu les 84 000 passions de l’âme humaine, forcées siècle après siècle dans les retraites du cœur par de pointilleux ascètes, toutes nommées, une à une, dans le Kangyur, le grand livre sacré, les Écritures tibétaines. S’il a renoncé à la paix absolue, à l’ineffable sérénité du nirvana, s’il a choisi la voie douloureuse des incarnations, c’est pour le bien des hommes, pour les aider à se délivrer, comme lui, de l’ignorance, de l’illusion, de l’attachement au monde. »

La Tombe du divin plongeur, Claude Lanzmann, éd. Gallimard, 2012

passion 16

Œuvres attendues

Jusqu’à 5 œuvres par participant, une œuvre étant :

  • une série photographique
  • une photographie
  • une nouvelle de fiction (sans limite de taille)
  • un poème
  • une composition poétique
  • un « phototexte », càd une œuvre à 2 ou 4 mains « photographie-s + texte-s »

Possibilité de panacher ces œuvres, par exemple : 1 série, 1 phototexte, 3 photographies OU 1 composition poétique et 4 poèmes distincts OU 2 nouvelles OU etc.

Agenda

Date limite envoi textes : 31 octobre prolongation mardi 30 novembre 23h59

Date limite envoi photographies : 31 octobre prolongation vendredi 31 décembre 23h59

Sélection par le comité de lecture et le jury photographique : 31 janvier

Sortie du n°4 “Passions” : mars 2022

Inscription obligatoire et envoi anonymisé

Le formulaire d’inscription et la procédure sont ici :

Remerciements

Merci aux médias suivants qui relaient cet appel à textes et photographies auprès de leurs lecteurs :

5 réponses sur « « Passions », appel à textes et à photographies n°4 »

Bonjour,

Concernant la longueur des textes, il est précisé sur cette page “une nouvelle de fiction (sans limite de taille)”, mais plus loin, sur la page de l’inscription, pour les textes, “maximum 31 feuillets (1 feuillet = 1500 signes, espaces compris)”

Pouvez-vous me dire laquelle de ces deux règles il faut respecter ?

cordialement,
KK

Il y a une limite de 41 feuillets. Elle est haute. Elle pourrait l’être plus encore. Ce qui importe est le texte.

Bonjour, je ne comprends pas bien comment “panacher” , vu que je me lance pour la première fois !
Si je vous envoie : 3 photos et une nouvelle (en rapport avec les photos) d’environ 9000 signes espaces inclus… est-ce que cela irait ?
Merci beaucoup de votre réponse,
Cordialement,
Orane

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