Vols de nuits

Histoires, images de couvre-feu, de confinements, redĂ©reconfinements, gestes barriĂšre, sauts de haie, pinces–monseigneur, patchs, avec les autrices, auteurs et photographes de la revue et ouvert Ă  toutes et tous

Vols de nuits n°1 / n°2 / n°3 / n°4 / n°5

Les pilotes de Vols de nuits

Forbidden de sortir, d’aller chez l’autre, interdit. On n’a pas encore bien saisi et ressaisi la mesure de ce couvre-feu puis de ce deuxiĂšme confinement. Pourtant, les consĂ©quences rĂ©sonnent sourdement en chacun de nous. Le redoublement de la peur, Ă  celle de l’Ă©pidĂ©mie s’ajoute celle de l’arbitraire aveugle. L’État ferme les commerces humains non nĂ©cessaires, mais dans le cloud et dans les mĂ©gacentres commerciaux continue le marchĂ© noir.

5e vol de nuit : samedi 16 janvier

Masque Ă  rat, Marie-France Lesage

Voleurs de nuit

par Guylaine Monnier

Il reste seul. Il écrase la cigarette, se brûle un peu les doigts, lÚche la pulpe et sort à son tour tenter de la rattraper.

Elle a disparu. 18h approche. Il aurait aimĂ© la voir Ă  l’encoignure du quai. Il aurait aimĂ© saisir sa prĂ©sence, encore un peu, puis ne plus la voir et seulement alors, saisir l’absence. Peut-ĂȘtre aura-t-elle regardĂ© dans sa direction avant de disparaĂźtre ? Il demeure ainsi, tourmentĂ© par le manque. Tout aurait Ă©tĂ© diffĂ©rent s’il l’avait aperçue Ă  l’angle. Il ne se serait pas senti subitement et profondĂ©ment seul, avec cette peine coupable de l’avoir manquĂ©e.
Il n’avait jamais pris conscience qu’un dĂ©faut de moment puisse ĂȘtre aussi affligeant. De ces temps que l’on offre Ă  d’autres – car un passant l’aura croisĂ©e, aura accaparĂ© ce que seul lui aurait du voir, ce qui pour lui seul comptait, sans conscience ni mĂ©moire ! Retrouver cet homme
 cette femme
 l’interroger. Demander combien elle Ă©tait belle pour d’autres, comprendre l’expression de son visage alors, si elle regardait aprĂšs elle avant de bifurquer ?

Un dĂ©faut de moment. L’expression le fait sourire. Il imagine un jeu de cartes, celle dont il faudra se dĂ©fausser. Il tourne les talons. AprĂšs tout, chaque moment appartient Ă  son temps, ce dĂ©faut de moment appartient dĂ©jĂ  au passĂ©. Il n’y a rien Ă  faire, il ne pourra jamais le rĂ©cupĂ©rer dans le prĂ©sent comme dans le futur.

Cela aurait pu se produire ainsi. Mais en rĂ©alitĂ©, il ne fit pas demi-tour et continua de marcher. Au bout du quai, la femme ne l’attendait pas. Cette nuit-lĂ , ce n’était pas seulement quelques instants que d’autres avaient volĂ©s. Mais la nuit mĂȘme.Au bout de la rue, le jour l’attendait, il Ă©tait 6h. Fin du couvre-feu.

Guylaine Monnier

Tenue du suaire obligatoire et marchand de sable

DĂ©tournement higelinien par Sarcignan

Cauchemars, fantĂŽmes et squelettes,
laissez flotter vos idées noires
PrĂšs de la mare aux oubliettes,
tenue du suaire obligatoire

Higelin, Champagne

Acheter dix-huit heures, Kader Benamer

Au moment des aiguilles verticales oĂč tout est diamĂ©tralement opposĂ©,
            machinalement, vous regardez l'heure.              Des
  erreurs vespérales comme une peur à tombeau ouvert se transforme       en versets
    croisés. La panique est en peine. L'insomnie sonne tÎt ou tard. L'oeil du
      prince est amnĂ©sique. Faut-il fermer ou ouvrir les portes ? Les seuils sont en crue. Le rĂȘve du              
                       dehors et les six doigts de la main
ArrĂȘtez cette mascarade, nos regards sont vides et nos vies pourries, Marie-France Lesage

Mais déjà le ciel blanchit

par Isabelle MiniĂšre

Je ne savais pas comment m’habiller, ce matin ; aucun entrain, aucune envie de rien. Ça m’arrive parfois, quand je ne dois voir personne dans la journĂ©e, Ă  part la dame de la boulangerie, l’épicier du coin. Dans ces cas-lĂ , je m’inspire du temps qu’il fait. Le verdict de la mĂ©tĂ©o Ă©tait glaçant : environ zĂ©ro.

ZĂ©ro motivation pour choisir des habits. M’habiller comme la veille ? Ben non, j’ai dĂ©jĂ  fait ça hier. J’ai regardĂ© par la fenĂȘtre, au cas oĂč un brin de soleil


Et là
 Les toits tout blancs, le sol de la cour tout blanc.

Il neige ! Petits flocons tout doux qui voltigent dans le ciel, viennent se poser dĂ©licatement, blanchir, adoucir, Ă©gayer. Il neige ! Cette joie d’enfant, ce plaisir Ă  regarder, regarder encore. Envie de sortir !

OĂč ai-je donc foutu ce pantalon blanc que je n’ai mis qu’une fois ou deux, avec l’impression d’enfiler un dĂ©guisement. Blanc avec des petits reflets qui scintillent un peu, comme des incrustations. J’avais l’impression d’ĂȘtre ridule dedans. Je l’avais achetĂ© parce qu’il Ă©tait soldĂ©, cinquante pour cent de remise pour une bonne marque, raison idiote. Mais bon, voyons
 Oui ! Au fond de la penderie, bien sage, attendant son heure. Bien repassĂ©, en plus.

Il me va bien, je trouve, il est chouette, Ă©lĂ©gant, sobre. J’aimerais bien lui ressembler, dans le fond. Tee-shirt blanc, pull blanc, trĂšs doux. Écharpe blanche.

Je n’ai pas de manteau blanc, le mien est beige clair, ça ira.

Me voilĂ  dehors, avec un sourire de gosse : marcher dans la neige, sentir mes pieds s’enfoncer dans ce si joli tapis. De quoi se consoler de ce putain de couvre-feu Ă  dix-huit heures, de ce putain de virus. Non, quand mĂȘme pas. Je reste inconsolable. Mais quand mĂȘme, la neige !

Attention, ça glisse ! Je prends garde aux endroits oĂč ce n’est dĂ©jĂ  plus de la neige mais dĂ©jĂ  de la gadoue.

La dame de la boulangerie est fatiguĂ©e, la neige ne change rien Ă  sa fatigue, je lui souhaite bon courage, je sens qu’elle en a besoin. Quelle vie elle a, cette dame-lĂ , quand elle ne distribue pas du pain et des gĂąteaux ? Je ne sais pas. Tous ces gens que l’on croise chaque jour ou presque, et dont on ne sait rien. Parfois on devine un peu. Cette dame n’est pas contente de sa vie, je crois.

L’épicier du coin a le sourire, il me lance : « T’as vu, la neige ? Â» Lui aussi, comme un gosse. On bavarde un peu, il est soulagĂ© par le couvre-feu, ça lui permet de rentrer plus tĂŽt. Je le comprends ; il bosse dehors, Ă  vendre fruits et lĂ©gumes, par tous les temps, par tous les froids. Puis il ajoute « De toute façon, j’ai pas d’amis, j’aurais nulle part oĂč aller le soir aprĂšs le boulot Â». Je le plaisante : « Ben si : au thĂ©Ăątre, au cinĂ©ma, au restaurant ! Â» Il rigole, me dit « D’accord, on ira ensemble quand tout ça sera fini ! Â»

Je souris et je suis un peu triste aussi, comment ça se fait que ce type au sourire franc, Ă  la bonne humeur si facile, n’ait pas d’amis ?

Mes achats sont faits, le décompte des heures commence.

DĂ©jeuner avec les infos, toujours aussi rĂ©jouissantes. Pourquoi cet espoir, toujours le mĂȘme, d’une bonne nouvelle ? Le virus fini, les gens guĂ©ris, et toutes les autres bonnes nouvelles qu’on attend depuis qu’on est enfant. On dirait que les gens qu’on aime ne peuvent pas mourir et qu’on serait heureux mĂȘme quand il pleut.

Marcher. Rester dehors tant qu’on peut. Marcher de moins en moins dans la neige, de plus en plus dans la gadoue. Glisser, se rattraper, surveiller sa montre.

Trop de gadoue, la nuit qui tombe, le temps qui s’amenuise, froid aux doigts. Et puis ça sert Ă  quoi de traĂźner sans but, sous prĂ©texte qu’on a encore le droit ?

Dans le hall de l’immeuble, surprise.

Ils sont masquĂ©s tous les deux, je les reconnais grĂące Ă  leurs cheveux : longs et bruns pour l’un, blonds et longs pour l’autre. Mon voisin du premier, ma voisine du troisiĂšme. Leurs masques sont bizarres, blancs, avec des dessins
 de fantĂŽmes. J’y connais pas grand-chose en fantĂŽmes, mais je crois que c’est ça. Ils pensent que c’est Halloween ? C’est vrai qu’ils sont fantasques, tous les deux
 et qu’ils vont trĂšs bien ensemble. D’ailleurs ils disent la mĂȘme chose :

– On t’attendait ! T’as vu l’heure ? BientĂŽt couvre-feu !

Ils sont de la police ou quoi ? Je souris sous mon masque, donc je souris avec les yeux.

– Viens boire un verre, manger un morceau avec nous, soirĂ©e Higelin ! Viens avec un squelette si tu en as un sous la main, c’est notre anniversaire : Champagne !

Ils sont nĂ©s le mĂȘme jour
 Je trouve ça si joli, comme coĂŻncidence, pour des gens qui vont si bien ensemble.

J’y vais ! bien sĂ»r j’y vais, tout en pensant Ă  l’épicier, Ă  la boulangĂšre. Et Ă  tous les autres.

J’y vais, tout en blanc, un immense sourire dessinĂ© sur mon masque blanc. J’apporte ce que j’ai sous la main, pas de squelette disponible, ni de fantĂŽme, juste quelques gousses d’ail qui dĂ©shonorent mon portail.

Amis, je vous remercie.

Isabelle MiniĂšre

le bal du couvre-feu, Pascale A. Chevereau

au soir oĂč musent araignes
et chat noir de la duĂšgne

le marchand des vesprées
a jeté par poignées

tous les grains qui picotent
les paupiĂšres papillotent

tous s’engluent sous le mors
de la petite mort

alors sonne le réveil
des miroirs vermeils

d’outre-tain ils se lĂšvent
incubes et leurs Ă©lĂšves

défroissent linceuls suaires
pour le bal de l’ossuaire

riches costumes endossés
brodequins loups chaussés

on chuchote on riote
on dansote on suçote

les fémurs déguisés
les crocs bien aiguisés

trois petits tours de rien
affûtent la soif la faim

trois petits tours des reins
et le nectar carmin

de draperies on sertit
les fenĂȘtres, qu’aucun rai
ne gĂȘne les revenus
lors du craque-squelettes !

4e vol de nuit : samedi 14 novembre

Puisque c’est Ă  nous-mĂȘmes de nous signer nos autorisations, un truc de fous. L’impression de vivre dans une fiction. Je m’autorise Ă  faire une course, je m’autorise Ă  faire une marche. Je m’autorise Ă  penser ? La case n’est pas prĂ©vue.

Isabelle MiniÚre, auteure de romans, nouvelles, livres pour enfants est la pilote de ce vol avec dans sa valise de confinée le mot distanceffraction.

Automne malade et adoré

par Isabelle MiniĂšre

Un reste de rĂ©flexe me revient parfois, m’approcher, tendre la main ; je me recule aussitĂŽt, retiens ma main, use d’une formule triste et affectueuse, « Je vous serre la main de tout mon cƓur
 en pensĂ©e Â».

Quand c’est quelqu’un de plus proche, c’est plus difficile d’ĂȘtre plus loin. Je t’aime beaucoup, mais Ă  distance.

Comme si on se méfiait.

Oui, on se mĂ©fie, et si je transmettais la bestiole ? et si l’autre me la refilait, et si moi, ensuite je la refilais Ă  d’autres ? Etc., etc., tout le monde sait ça. On est fatiguĂ© de le savoir. Mais on prĂ©fĂšre quand mĂȘme le savoir.

Par Ă©crit, quel rĂ©gal, de pouvoir Ă©crire dans un mail, un message, Je t’embrasse, Je t’embrasse bien fort, Je t’embrasse fort ! Je t’embrasse de tout mon cƓur. Et de le dire au tĂ©lĂ©phone, avec le son, l’intention, l’affection.

On se surprend Ă  des tĂ©moignages d’affection. On se rattrape. Le virtuel pour compenser le rĂ©el.

*

S’éloigner ostensiblement quand on rencontre quelqu’un, garder la distance. En ĂȘtre parfois soulagĂ©, pas besoin de prĂ©texte, le plus souvent frustrĂ©. On aurait bien aimĂ© un geste amical, une tape sur l’épaule, une bise sur la joue, une embrassade. Interdiction ! Comme un feu rouge qui s’allume dans le cerveau. Rouge, tu t’arrĂȘtes.

C’est pas souvent vert, ces temps-ci. Le feu bloquĂ© au rouge, un peu orange parfois, quand on s’autorise


Ben oui, on s’autorise. C’est assez plaisant de dĂ©cider que le feu est orange, mĂȘme si c’est un orange un peu mĂ»r. Et que donc, on peut encore passer, mĂȘme si c’est limite. Puisque c’est Ă  nous-mĂȘmes de nous signer nos autorisations, un truc de fous. L’impression de vivre dans une fiction. Je m’autorise Ă  faire une course, je m’autorise Ă  faire une marche. Je m’autorise Ă  penser ? La case n’est pas prĂ©vue.

C’est amusant d’imaginer les cases qu’on pourrait rajouter.

Je m’autorise Ă  traverser au feu rouge parce qu’il n’y a pas de voiture Ă  ce moment-lĂ ; je m’autorise Ă  franchir l’interdit, parce que je me suis hyper bien lavĂ© et relavĂ© les mains, parce que je porte le masque, parce que j’ai trop envie de voir quelqu’un que j’aime, lĂ , sur le trottoir d’en face, mĂȘme si le feu est rouge.

Je respecte le code de la route du confinement, la plupart du temps ; j’ai acquis une bonne notion du kilomĂštre, une bonne notion de l’heure, une trĂšs bonne notion de l’attestation de secours, glissĂ©e dans ma poche, et qui me permet de marcher au-delĂ  de l’heure. Ça me donne l’impression de passer au feu orange, quand il n’y a pas de bagnole sur la route – et pas de policiers non plus.

Je regarde la lumiĂšre, les jeux de lumiĂšre sur les immeubles, sur les voies ferrĂ©es, sur les feuilles d’automne, je ne peux pas m’empĂȘcher de regarder les couleurs des feuilles, des arbres.

Je pense au poĂšme d’Apollinaire Automne malade et adorĂ©.

Surtout malade, cette fois-ci, pas tellement adoré.

*

Donc, je respecte – presque. Sauf que

Sauf que quoi ? Ce truc-lĂ , qui chahute mes neurones, s’il m’en reste.

Si un ordre est rationnel, logique, argumentĂ©, pas de problĂšme. Si je traverse au rouge devant un camion, je suis en danger, l’ordre est logique. Et mĂȘme si j’ai envie de me faire Ă©craser, c’est pas du tout sympa pour le chauffeur qui aura mon Ă©crabouillement sur la conscience. Donc stop, j’obĂ©is au feu rouge, je m’arrĂȘte, je consens sans soucis.

Mais si je marche Ă  distance de toute personne, avec un masque, au-delĂ  du kilomĂštre, je ne mets personne en danger. Si ma santĂ© mentale est, elle, en danger, Ă  force de rester dans un petit endroit, sans balcon ni terrasse ni jardin, l’ordre me semble imbĂ©cile. LĂ , j’ai du mal. ObĂ©ir Ă  un ordre illogique m’est difficile. TrĂšs.

Idem pour la durĂ©e de la marche, activitĂ© physique. J’ai entendu Ă  la radio un psychiatre dire qu’il valait mieux marcher deux heures, Ă  distance, sans risque, que de dĂ©primer, voire se suicider. Ça, c’est logique ! merci docteur.

*

Quand j’entends que l’on doit ĂȘtre solidaires, tous, le mot me plaĂźt bien, je suis d’accord. J’aide qui je peux, comme je peux, et certainement pas assez. Quand j’entends qu’ĂȘtre solidaire, c’est ne pas critiquer les mesures prises, la stratĂ©gie du gouvernement, lĂ  je me dis qu’on nous demande de ne pas rĂ©flĂ©chir. De ne pas penser. Penser, encore un rĂ©flexe ! On prĂ©fĂšre ne pas le garder Ă  distance.

Isabelle MiniĂšre

J’irai toute seule

Marie-Philippe Deloche

Cosmos et chrysanthĂšmes

Cosmos et chrysanthĂšmes
EspĂšrent encore
Couleurs chaudes
Caresses humides

Ne m’arrachez pas de terre
J’irai toute seule
À mon tour

Le ciel ne me dit rien qui vaille
Crache ses nuages
Insulte la peau

Lutte contre le déclin de lumiÚre

Je lutte contre le déclin de lumiÚre
Laisse filer
RĂ©siste Ă  la chute des anges
Laisse tomber

L’horloge se dĂ©synchronise
Le cƓur dit ses extrasystoles
Songes de fer
Enfer des rĂȘves

Encore et encore
Laisse tomber
Encore déjà le soir
Laisse filer

Demain existera peut-ĂȘtre
DerriĂšre la nuit
Si longue la nuit d’hiver
Qui vient déjà

Nous avons le pouvoir des filles

La ligne a la tonalité mélancolique
Horizontale
Des soirs d’hiver
Elle s’allonge, se couche sous un ciel vide

Nous avons le pouvoir des filles
Tout recoudre en Ă©crivant,
Tout rythmer Ă  petits points

Et faire onduler Ă  nouveau
La ligne horizontale
Éclore des roses

Au bleu du ciel

Évidemment

Amélie Gahete

Évidemment, je me souviens du jeu : Saad avait mimĂ© un avion. Nous avons cru que le pilote Ă©tait rond. Je me souviens de l’aprĂšs-midi passĂ© Ă  dessiner la bourrache indienne. Et je me souviens du fou rire gĂ©ant.
Évidemment, je me souviens des devoirs faits ensemble, des entĂȘtements durs comme le caramel et de la mauvaise foi mielleuse. Des colĂšres. Je me souviens des bras tendus, des cĂąlins soudains. Tant qu’on est dans les bras, la vie est Ă©ternelle.
Évidemment, je me souviens des premiers pas, du coucher de soleil l’étĂ©, du premier feu de bois, je me souviens mĂȘme de sa main dans mon dos qui m’a lĂąchĂ©e parce que les roues roulaient, voilĂ  je sais faire du vĂ©lo. Je me souviens de l’arbre Ă  mĂ©moire.
Ce soir, il ne reste que ça : un Ă©videmment et tous les souvenirs. Puisque je ne peux plus toucher, te prendre Ă  bras, te caresser te cĂąliner, il ne reste que l’évidence de la mĂ©moire. Et tu sais ? Eh bien, c’est fantastique, Ă©videmment.

Loin

Jacques Cauda

Peindre le loin. La distance qui me sépare de moi.
Je suis assis Ă  ma table : tableau. L’atelier est plongĂ© dans le calme. Aucun bruit. Des enfants parfois et les heures de Saint-Germain de Charonne qui sonnent. J’écris ce que je vais peindre.
Faire courir la main sur le papier les yeux clos. RĂȘver la ligne. Mon trait rompt le silence du blanc. Une trace immobile Ă  grands pas, pour reprendre une formule cĂ©lĂ©brĂ©e.
Les feuilles sont encore toutes petites. 
Les visages masqués comme en carnaval.
Une petite feuille ceinte de poils follets.
Telle la prairie pour l’ardeur.
PĂ©trir les choses avec des corps.
La fĂȘte du pire conviant le mieux.
Tomber des hommes comme des mouches.
Sensation douceur impression trouble vacillement murmure cachĂ© dans l’herbe savoir & entrelacs

Je me dois à mon tenace démon.
Ça y est, la distance entre enfin en moi par effraction.


3e vol de nuit : samedi 31 octobre

La proposition d’Ă©criture et photographie de ValĂ©rie Souchon :

« Une page arrachĂ©e au monde d’avant, vu d’ici. »

Au moment du dĂ©confinement, on avait cru revenir au monde d’avant. Aujourd’hui, on a l’impression qu’on ne le connaĂźtra plus. Arracher Ă  ce monde une page d’écriture, une photographie.

Le dernier baiser, Marie-France Lesage
Le dernier baiser, Marie-France Lesage
Le monde s’Ă©loigne, Florence White

Grand vent

Cette nuit, un grand vent s’est levĂ©,
Faisant claquer mes os dans mon sommeil.

Il a soufflé tant et plus,
Tant de feuilles aux arbres sont tombées,
Que ce matin,
Dans les sous-bois qui entourent la maison,
Impossible de m’y retrouver dans mes souvenirs.

OĂč es-tu ?

Bertrand Runtz

DeuxiĂšme jour du deuxiĂšme confinement

Isabelle MiniĂšre

On n’ose pas dire second confinement, ça voudrait dire que ce sera le dernier – c’est pas sĂ»r, mais c’est quand mĂȘme peut-ĂȘtre !

Signer une attestation.
Ça m’avait fait tellement plaisir de dĂ©chirer la derniĂšre. Je croyais alors que c’était l’unique confinement de ma vie. Comme quoi on se raconte les histoires auxquelles on a envie de croire.
Bordel de merde, je me suis dit, en essayant de rester polie. Putain, fait chier, en n’essayant plus rien, mais en signant.

Photographies avec les yeux, dans les rues de mon quartier.
Beaucoup de gens. Beaucoup de gens ensemble, sans distance entre eux. Ils sont oĂč les confinĂ©s ?
Beaucoup de masques, quand mĂȘme – parfois sous le nez, comme si le virus Ă©tait surtout sensible Ă  la prĂ©sence d’un flic dans les parages, le masque facile Ă  remonter jusqu’au nez, en derniĂšre minute.

Comme les parcs sont autorisĂ©s, cette fois-ci, Ă  condition de rester Ă  un kilomĂštre de chez soi, j’ai tentĂ© le seul parc prĂšs de chez moi. Je le connaissais dĂ©jĂ , mais je l’évitais, je ne m’y sentais pas Ă  l’aise.

Mercredi j’ai lu un article trĂšs intĂ©ressant sur ce parc, dans Charlie Hebdo. Qui confirmait l’étrange ambiance que j’y avais sentie, sans trop savoir pourquoi.
Avec Charlie, j’ai mieux compris. Merci Charlie. Crack, prostitution, trafic

Donc, comme c’est dans le kilomĂštre autorisĂ©, j’y suis allĂ©e.

Pas longtemps.
Ça s’appelle « Les jardins d’Éole », un bien joli nom.
Le dieu du vent a dĂ» souffler trop fort, ou pas assez, ou pas comme il voulait. Ça souffle triste.
Je me suis sentie à nouveau mal à l’aise, seule femme dans ce parc. J’ai vu une famille ressortir aprùs quelques pas – ils avaient fait comme moi, chercher le parc le plus proche.
J’ai laissĂ© Éole souffler de travers. Triste. Triste pour les gens qui sont lĂ , dans ce jardin, qui se dĂ©brouillent comme ils peuvent, pour survivre.

Quai de Seine, camionnette de flics, je rebrousse chemin. J’ai de mauvais souvenirs de contrîles lors du premier confinement, à cet endroit-là.
BarbĂšs. Pas un flic, lĂ  oĂč il y en avait en pagaille.
Je me rappelle une conversation sympathique, trĂšs imprĂ©vue, improbable, avec un policier qui m’avait contrĂŽlĂ©e prĂšs du Louxor. J’avais pensĂ© Ă  la chanson de Renaud, J’ai embrassĂ© un flic. Je l’avais pas embrassĂ©, ce policier,faut pas pousser, mais senti de la sympathie.

Juste avant le re-confinement, j’ai vu l’expo consacrĂ©e Ă  Renaud, Ă  la Villette. Un plaisir, une nostalgie, une tendresse pour ce bonhomme-lĂ , ces annĂ©es-lĂ . Les amis, dĂšs que ça rĂ©-ouvre, allez-y !

Aprùs, j’ai sorti ma deuxiùme attestation, achats.
Je suis allĂ©e dire bonjour au marchand de fruits et lĂ©gumes, le gars que j’aime bien, au marcher de l’Olive ; il n’a pas pu partir au bled cet Ă©tĂ©, il n’a pas pu ensuite, because pas de vol ou confinement obligatoire Ă  l’arrivĂ©e Ă  l’aĂ©roport. Son pays lui manque, et sa famille. Il fait contre mauvaise fortune bon cƓur, il tient le coup, il garde le sourire, mais je le sens trĂšs triste, au fond.
Je ne sais plus si je vais acheter des fruits ou si je vais discuter avec lui. Les deux.

Il faisait si doux ce soir que l’on aurait pu croire que c’était le printemps.

Isabelle MiniĂšre

Francis Ponge d’une nuit d’Ă©tĂ©, Gilles Bertin

Le premier

Jacques Cauda

Il fait un peu frais. Nous sommes bientĂŽt en novembre.
Voici une femme en face de moi.
C’est la premiùre fois. La premiùre fois que je vois quelqu’un du monde d’avant.
C’est le matin et mon souffle palpite. Voici un rĂȘve sur la jonchaie (son Ă©tendue, sa nuditĂ©).
Voici des yeux posĂ©s. Des yeux qui mangent le meilleur d’elle-mĂȘme qui rĂȘve du temps jadis.

Peu Ă  peu, je vais devenir quelque chose, je commence Ă  parler comme eux. Je deviens une bouche Ă  humain.

La voici ! La voici oĂč par ma bouche je mets des paroles. Elle secoue la tĂȘte.

En décembre, ce sera le temps des hußtres gris sable et des volailles luisantes. Mars avril, des jeunes pousses, des pois et des fÚves vertes. Mai, de la noire morille et du veau translucide.

Je suis devenu un mot, maintenant on dit de moi voici l’AUTRE. Puis on se sauve. Je les vois courir effrayĂ©s.

Elle est tragique : les yeux toujours mouillĂ©s, les liquides se postent chez elle. Elle aussi, elle a peur ! Je sais qu’elle revoit le monde d’avant. Je lui vole ses souvenirs. Je me rĂ©partis le butin. Je m’en remplis.

Elle ne cesse de remuer les doigts, qu’elle tient recroquevillĂ©s les uns sur les autres. Des doigts d’amertume ? Des doigts qui tournent sans possession ? Des doigts mangĂ©s de verjus ?  N’a-t-elle plus d’appĂ©tit ? Qu’étreint-elle ? Un petit morceau d’elle-mĂȘme qu’elle ne veut pas oublier ? Elle est dans la solitude de l’inspirĂ©e. Elle pense Ă  hier, elle revoit avant-hier, et elle se terrifie d’ĂȘtre aujourd’hui.

Je suis lĂ . Je l’observe. Et plus je l’observe, et plus elle me fait penser Ă  rien. Je suis en train de la vider. BientĂŽt, elle sera sans souvenirs. Elle n’aura plus ce bougĂ©-immobile qui lui tourne encore un peu l’imagination. Cette vĂ©ritĂ© que remuait jadis sa mĂ©moire encore toute chaude.

Maintenant c’est fini.  J’officie. Je vide tout. Je fais d’elle un rien d’odeurs agrĂ©ables.

C’est ainsi que je me parle, Ă  la brisure de ses hanches. OĂč je me suis assignĂ©.

Quelle douceur d’y songer. De la porter dĂ©sormais comme une viande. Quelle douceur en tout. Comme des pĂ©tales de ouate aussi fins et imperceptibles qu’une pelure d’oignon. Un air tamisĂ©, irisĂ©, blanc Ă©piploon, flotte sur ses seins et ses bras nus. Il y a aussi des bulles d’eaux savonneuses, fondantes et diffuses. Et un masque. Oui, tout est lĂ  et tout est accompli. Je suis le premier. Mais bientĂŽt une multitude.

Jacques Cauda

Tous en scĂšne, Marie-France Lesage

Madou

par Françoise Voland

« T’as laissĂ© tomber ton mouchoir, madame. » La fillette l’avait ramassĂ© et tendu Ă  Madou qui avait chancelĂ©, tirĂ©e en laisse par son jeune chien. Un mouchoir brodĂ© et repassĂ©, sagement pliĂ©, d’humeur lavande. Remerciements. Ébaubissements. « Il est trop mignon, il s’appelle comment ? » La petite avait caressĂ© le Jack Russell, lui avait fait des papouilles. Au bout de la laisse, Madou avait rĂ©pondu, ravie. Le chien, c’est le passeport pour des conversations courtes et fondantes, des petits peu qui rompent la routine esseulĂ©e, les sourires qui s’Ă©changent, les regards attendris sur le chemin de halage, entre le seuil et les besoins du chien, dans l’odeur d’herbes fauchĂ©es et de mer lointaine. Un des bonheurs quotidiens de ma voisine. Elle avait tendu le sachet de NapolĂ©ons qui l’accompagnait souvent, ces bonbons ronds, conquĂ©rants et acidulĂ©s. 

Comment ça, elle a ramassĂ© ton mouchoir, Madou ? Il y a bien longtemps qu’on ne ramasse plus rien dans les rues. Ni objets, ni effluves. La pensĂ©e de la contagion colle Ă  nos semelles et presse nos pas. Les passants qu’on croise, leur prĂ©sence est celle de l’ennemi. On n’ose plus humer l’osmanthe le long des remparts de Bruges : qui sait ce qu’on inhale dans l’air parfumĂ© que ce type pĂąle vient de consommer ? Nos narines sont devenues des branchies en mode hors d’homme, qui se ferment en prĂ©sence d’humain et s’ouvrent dans les absences. Madou, coquette et dans la peur de l’Ăąge. Tu as cessĂ© d’enduire tes lĂšvres de rouge : qui sait ce qu’il s’y colle, embusquĂ© dans l’air musquĂ© qu’une promeneuse vient de semer dans son sillage ? Tu gardes tes lĂšvres sous cape, ton nez sous anesthĂ©sie. Tu me le rappelles, Madou, c’était le long du canal, un jour que les feuilles des peupliers enflammaient l’automne.

Comment ça, elle a caressĂ© ton chien, Madou ? Il y a bien longtemps qu’on ne cajole plus rien dans les rues. Accolades, bras dessus bras dessous, main dans la main, cĂŽte Ă  cĂŽte. ChimĂšres. Les mains sont lasses et lĂąchĂ©es, absentes, elles ont oubliĂ© les gestes tendres. Les Ă©paules ont la nostalgie du cĂŽtoiement, du tutoiement, les bras pendent sans rĂ©confort. Restent les baisers confinĂ©s. Chacun garde ses mains en poche, Madou, et ses bras au corps, et ses regards au loin, il y a de ces distances dans d’air qu’on ne parcoure plus. Je sais, Madou, c’était il y a un an Ă  peine, le long du canal. 
Et vous avez Ă©changĂ© un sourire, Madou ? Il y a bien longtemps que les regards se dĂ©robent et que les masques confinent les rires. Des masques, nous en portons tant. Qu’on l’appelle IIR ou EFB, celui-ci est le masque ultime, celui qui cache les autres, cache les sourires de politesse ou de circonstance, les sourires crispĂ©s de l’aigreur. Bas les masques, il filtre l’air et les visages convenus. Au-dessus du masque, on ne voit plus que les vrais sourires. Ceux qui montent jusqu’aux yeux. Comme tes regards, Madou. Il ne nous reste plus qu’eux. Oui, tu me l’as dit, Madou, c’était il y a un an Ă  peine, la gamine Ă©tait repartie d’un pas dansant, la joue arrondie par le bonbon. 
Aujourd’hui, les chemins sont dĂ©serts et l’activitĂ© emmurĂ©e, tu gardes tes sourires sous ton masque, Madou, et tes poignĂ©es de main dans tes poches, et tes baisers pour l’Ă©cran, et ton parfum pour la postĂ©ritĂ©, et ton rouge Ă  lĂšvres pour jamais. Madou, fiĂ©vreuse et essoufflĂ©e, et qui a survĂ©cu, et qui se demande si l’enfer d’en bas n’est pas moindre que celui d’aujourd’hui.

Le moment venu, les bouches libĂ©rĂ©es, grimaces et rires, baisers Ă  la ronde, souffles sur les peaux, haleines rafraĂźchies. L’humanitĂ© par la bouche, les langues qui se dĂ©lient et se baisent, les peurs qui se dĂ©litent et se taisent. Les corps et les souffles qui se libĂšrent, dans l’air tiĂšde, les bactĂ©ries qui dansent, mais qu’importe, on aura vaincu la Covid, mĂȘme si la rĂ©cession nous sourit, mĂȘme si l’air trop chaud nous prĂ©dit dĂ©luges et dĂ©serts Ă  notre seuil. Le long du canal, les feuilles des peupliers enflamment l’automne. Comment ça, Madou, plus jamais comme avant ?

Françoise Voland, le 31 octobre 2020 à 22h25, heure de Bruges

Un second samedi

Il est temps de ne rien faire Ă  corps perdu et de saisir au vol l’immobile. Les fossiles clignent et des yeux. Sortant du sĂ©rail, suivant les sillons, ils dĂ©robent les tĂ©nĂšbres. En comptant les absents, les ombres et les restes, mĂȘme les moitiĂ©s ne feront pas la totalitĂ©. Il reste moins qu’avant. DĂ©robade, distraction. Par effraction, par effroi, elles volent en foule, la nuit. Par quel cĂŽtĂ© prendre l’horizon ? Demain la soustraction dominicale des heures lĂ©gales devient une plue value.
Il est temps de ne rien faire Ă  corps perdu et de saisir au vol l’immobile.

Abdelkader Benamer

Contre vents et marées, Lielie Sellier

Page mal tournée

Soudain mes pas disparaissent dans la pĂ©nombre et les feux d’octobre aux arbres se veulent sobres. La terre absorbe le bruit de mes semelles mouillĂ©es quand au cri de la chouette je suis dĂ©shabillĂ©. Nue, dĂ©possĂ©dĂ©e du temps que je pensais avant maintenant me voilĂ  perdue sans accĂšs Ă  la nuit devant. Autour de moi tout devient absence comme un Ɠil unique surveillant le silence. OĂč, comment cacher ma robe en attendant qu’entre les jours ma nuit ne se dĂ©robe ? Aux façades closes scintillent Ă©toiles et lettres de joie qui, telles deuils et larmes, glissent aux chaussĂ©es leurs reflets en sombres virgules de cafĂ©s noirs


Paul Herail

2e vol de nuit : samedi 24 octobre

Set of burning hot fire flames isolated on black, Jacques Cauda

des colliers de bréchets

la mort s’est achetĂ©e une montre
rentre chez toi
ravale ton haleine
mange la soupe
habite la laine

avec une lampe Ă©lectrique pour toute lune
ouvre l’abĂ©cĂ©daire Ă  la lettre C
une histoire oĂč un virus porte bottes et bayonnette 
dans un pays de tout petits enfants  
portant des papiers froissés dans la poche
– les heures sombres sont prises de nausĂ©e

des amendes poussent sous la plante des pieds
rentre chez toi
niche dans la laine
mange ta soupe de poix
des plafonds fanés sur les épaules
puis fouille l’oreiller pour trouver des jambes fluides

on a confectionné des colliers avec des bréchets
coupé les veines du vin
bùché le soir
il n’y a  plus de flamboyances Ă  dĂ©clarer
et la honte ne sait pas brûler les joues des costumes de flanelle

est-ce le ciel ou l’Ɠil qui est humide ?
le bĂ©tail toujours gangrĂšne par la tĂȘte 

Claudine Londre, Paris, 17 octobre 2020, 22h56

21h

21h c’est le couvre-feu

Me glisse sous la couverture

Envie d’écrire la couvre-ture

Bonheur de bonne heure

(Longtemps je me suis-je couché )

J’entends le silence

Le blanc de la nuit du jour qui tombe

J’entends mon corps 

J’entends le blanc de la fiction 

Qui me divise

(Je recouvre Je)

Autant qu’il me rĂ©unit


Jacques Cauda

La proposition d’Ă©criture de Stephan Ferry :

« Confiné à mi-temps, je divise par deux. »

Stephan Ferry

Et que si c’est pas sĂ»r,
c’est quand mĂȘme peut-ĂȘtre

Isabelle MiniĂšre

Les gens qui dorment dehors ont compris que c’était le couvre-feu pour eux aussi. Pas la moindre piĂšce aprĂšs vingt-et-une heure, mĂȘme s’ils n’ont plus de montre depuis longtemps.
Les gens qui ne dorment pas dehors inventent des brunchs du soir, des goûters-apéro-dßner, à deux, trois, quatre, cinq ou six.
L’idĂ©al c’est d’ĂȘtre copains avec ses voisins.

Les gens qui ne dorment pas dehors n’arrivent pas tous Ă  dormir, bien au chaud dans leur lit, because cauchemars. Because la machine Ă  penser qui ne s’arrĂȘte pas, pas programmĂ©e pour ça. Ou pas encore.

Les gens qui dorment dorment. Ne se posent pas la question. C’est ça la solution, ne pas se poser la question. Ceux qui ne dorment pas le savent dĂ©jĂ  mais la question insiste quand mĂȘme.
La rĂ©ponse, c’est de dormir. Ceux qui ne dorment pas connaissent la rĂ©ponse, et c’est encore plus Ă©nervant. Ça maintient Ă©veillĂ© jusqu’au petit matin.

Ceux qui rĂȘvent font parfois des cauchemars, ce qui leur offre un grand soulagement quand ils se rĂ©veillent : la rĂ©a, l’intubation, c’était pour de faux – pour le moment.

Ceux qui font de vrais rĂȘves, avec des fleurs, des gens qui les aiment, de la douceur, de la tendresse, ou bien un rien trĂšs calme, ceux-lĂ  se rĂ©veillent apaisĂ©s, reposĂ©s. Ça dĂ©teint sur leurs jours. Ça se voit Ă  leurs sourires.

Ceux qui dorment dehors font parfois de vrais rĂȘves, mais ils ne rigolent pas beaucoup quand ils se rĂ©veillent sur le trottoir. Quand mĂȘme ça leur fait un souvenir, quand il fait trop froid, trop faim, trop dĂ©sespĂ©rant. Peut-ĂȘtre.

Ceux qui dorment dans un lit imaginent ce qu’il se passe dans la tĂȘte de ceux qui dorment dehors. Ils n’ont pas tellement envie de comparer avec la rĂ©alitĂ©, imaginer c’est plus tranquille. MalgrĂ© les cauchemars.

Ce soir, en fin d’aprùs-midi, elle achùte une bouteille de vin dans un magasin, pour accompagner son düner de couvre-feu.

Le vendeur la plaisante :
— Bon choix ! Je viens Ă  quelle heure pour l’apĂ©ro ?
— Ben
 vingt-et-une heures !
— Parfait ! comme ça, je reste jusqu’à six heures du mat.

Elle ne s’attendait pas Ă  ça. Elle met une seconde ou deux avant de sourire, et de rĂ©pondre Â« Ă€ tout Ă  l’heure ! Â»
Dernier sourire avant qu’elle ne sorte de la boutique avec ses petits achats, le dĂźner d’un samedi soir, en temps de couvre-feu. Minuscule complicitĂ©, le temps d’un instant. Ça pourrait compter pour rien, ça compte.
Comme les piĂšces donnĂ©es tout Ă  l’heure Ă  celui qui dort dehors ; des vraies piĂšces, attention,  des piĂšces de un ou deux euros. Ras le bol de voir des piĂšces de un, deux, cinq, dix ou vingt centimes dans les timbales des sans-abris. Que voulez-vous qu’ils fassent avec ça ?
Des vraies piĂšces, donc, en plus du sourire, en plus des quelques mots Ă©changĂ©s. Les mots, un sourire, qui disent Tu es une personne, mĂȘme si tu dors dehors. Ça compte.
C’est si peu. Ça peut, peut-ĂȘtre, changer un peu la couleur de la vie. Pour un instant. Et que si c’est pas sĂ»r, c’est quand mĂȘme peut-ĂȘtre.

Isabelle MiniĂšre

Ma moitié

Jacques Cauda

Le noir bleu gris noir ciel chargĂ© nuages vent douceur du temps qui divise le ciel, son corps est 2 pour moi, une façon de dire qu’elle est ma moitiĂ©, une maniĂšre d’ĂȘtre, babil de nuit, presque un bĂ©gaiement (hein + hein) pour rattraper ici un mot cher Ă  Gilles Deleuze, bĂ©gaiement qui est aussi Ă  l’Ɠuvre chez Francis Bacon, et trĂšs explicitement dans le portrait qu’il a peint de cette femme coupĂ©e en 2. Ce mĂȘme bĂ©gaiement du temps qui passe dans l’oscillation qu’il y a entre elle et moi, oscillation qui confine Ă  l’hĂ©sitation balbutiante s’il ne s’agissait en fait tout simplement d’amour.

Jacques Cauda

Yakei ( paysage nocturne )

Ce soir,un Ă©cho dans la nuit qui tombe si bas.
je reste loin des croix et des fantĂŽmes.
Abasourdie par Le vide et LÂŽignorance.
Au milieu du pire on se raccroche Ă  quoi?
J Žai espéré mais Maintenant je sais.
Le ciel prend la couleur des matins glacés et du sommeil
Ce soir , un Ă©cho dans la nuit qui tombe si bas.
Avant quoi?
Des temps sans étendards cernés par le vide et l Žignorance
Une petite mort et des orages sur nos visages .
BientÎt nous aurons tout oublié .
Et nous 

Ferions nous des rĂȘves admirables ?
Verrons nous les prochain matins?
Le ciel et les Ă©toiles tombent si bas
Au pays des couloirs et du crépuscule.
Des matins cernés par la folie.
Des batailles entre des chiens.

Angélique Gianolla Martinez

Photographie Florence White, 24 octobre
24 octobre, Photographie Lionel Laboudigue

Neuves heures

Vingt-et-une heures au clocher
Neuves heures
La lune se rĂ©signe Ă  ne s’éclairer qu’à moitiĂ©
En reprĂ©sailles, j’imagine
Je l’entends pleurer
Alors je m’obstine
À rĂȘver doublement
Mais Ă  cloche-pied
Et mes chimĂšres coquines
Se font complices
De mon urgence dévoreuse de temps
Sur le noir lisse de la longue nuit
Je laisse aller mes jambes
Mes jambes seulement
Et mes bras envieux font de mon oreiller
Un piùge à vƓux
Mi laids, mi pieux

Armelle le Golvan


Vol de nuit n°1 : samedi 17 octobre de 21h à 6h

Photographie, 17 octobre, Florence White

Couvre ta peau

ouvre la porte
compte les lits de l’hĂŽpital
couvre la grogne
de l’infirmĂšre
compte les cernes sous ses yeux
le nombre d’Ă©lĂšves par classe
couvre la guerre compte l’argent
couvre ta honte
de boue de poussiĂšre et d’orgueil 

Couvre ta tĂȘte ou ces Ă©paules
recouvre l’arbuste d’un voile
couvre la voiture d’une bĂąche
contre le gel
et dans la rue et dans la nuit
couvre l’enfant qu’il n’ait pas froid
comme ses parents sans couverture
couvre parole
couvre la voix de la misĂšre
couvre les plaintes d’un linceul

Couvre ton corps
de la colĂšre
ferme les bars
range les tables
et les couverts ferme les yeux
range ta rage
Ă©teins les lumiĂšres de la scĂšne regarde l’heure
et couvre feu

ValĂ©rie S., 17 octobre 2020, St Étienne

QUELQUE CHOSE D’OUBLIÉ
CE SOIR DE TOUS LES TEMPS

Thomas Pietrois-Chabassier, auteur dans Pourtant n°1

Quelque chose de vide
Et quelque chose de triste, de contraire, décimé,
D’amer,
D’oubliĂ©, dĂ©jĂ ,
De sec, de froid, de sale, de foutu, tempétueux, fini,
DĂ©sarmement terrible,
Toutes les rues sont vides,
Quelque chose de pluvieux,
De venteux,
De l’hiver,
D’une brise, comme un ciel pleinement noir qui fait fondre le jour,
Quelque chose de demain,
Qui s’éteint lentement,
Déployé pour ce soir,
Ce soir de tous les soirs,
Ce soir de tous les temps,
Sur quelque chose de sombre, singulier, qui paraüt s’avancer comme les
morts le font quand ils ne le sont plus,
Quelque chose d’effacĂ©,
La promesse,
Qui sonne,
L’abandon,
Résignés,

Les corps qui se propulsent plus ou moins mortellement sur les lattes
craquantes d’un parquet oĂč il ne faut pas ĂȘtre,
Sous les toits d’un appartement vide,
Au milieu des quartiers désertés,
Quelque chose de ce monde que, quoi, pourquoi,
D’un matin,
Sans plus rien,
Perdu,
Mourant,
Limite,
Crissée,
Les heures de quelque chose de ça,
Le calme dans la ville,
Comme le dernier rĂąle,
Le souvenir d’un cri,
D’une nuit qui commence,
Qui avait commencé,
Qui ne finira pas,
Qui ne dansera pas,
Qui ne chantera pas,
Et qui ne dira rien,
Et qui ne donnera rien,
Plus rien,
Jamais plus rien,
Quelque chose de fragile, déposé là par quoi, comme le verre en argent
jeté dans la poussiÚre,
Quelque chose de détruit,
Qui s’en va,
Qui s’en va,

Qui s’en fout,
Qui ne fera que ça,
Aller, partir, ne jamais revenir, aspirĂ© par le temps d’une brise qui passait
sur la plage, dans la ville, et dans tous les bureaux,
Quelque chose comme on attendait pas,
Comme on ne savait pas,
Comme on ne savait rien,
Quelque chose de terne,
Quelque chose de facile,
Jamais sentimental,
Martial et mécanique,
Le pas des silhouettes en armes qui descendent du ciel,
Le calme dans les yeux,
Froids, morts, défaisant désormais sans couleur,
Le regard qui n’existe pas,
Dans l’amour qui n’existe plus,
Qui n’existera plus,
Les coeurs calcinés qui battent le rythme de la derniÚre charge,
Quelque chose de malade,
Qui va crever ce soir,
Qui te regarde encore,
Avec des yeux livides,
Avec des yeux tout plats,
La peau qui s’effrite,
Et l’oeil enseveli,
Le corps tout Ă©tendu,
Au milieu des draps blancs,
Qui parle une derniĂšre fois,
Quelque chose d’aujourd’hui,

Qui finit,
ÉcrasĂ©,
Quelque chose d’une idĂ©e,
D’une idĂ©e,
Laquelle, pour qui, comment,
Mais d’une idĂ©e cramĂ©e,
Brûlant sans particule de souffle,
Le filet de fumĂ©e finissante qui s’échappe des entrailles de quelque chose
de mort,
Gisant lĂ  pour toujours,
Comme pour la derniĂšre fois,
Dans les courants d’une foule qui n’existera pas,
A jamais,
Pour souvent,
C’est maintenant.

Thomas Pietrois-Chabassier

In memoriam iuventutis nostrae

Photographie Marie-France Lesage, photographe dans Pourtant n°1

Les corbeaux

Comme surgis de la nuit, une nuĂ©e de corbeaux s’est abattue sur la forĂȘt.

Je les ai vu s’enfoncer entre les troncs serrĂ©s des arbres, laissant derriĂšre eux une hĂ©catombe de feuilles d’or et de sang. C’est l’hiver qui approche, il tire Ă  boulets noirs. Le combat s’annonce redoutable. BientĂŽt ses terribles armĂ©es de glace seront lĂ . J’ai frissonnĂ© longuement.

Y survivrons-nous ?

Bertrand Runtz, photographe dans Pourtant n°1 et écrivain


PremiĂšre heure des vacances

par Éolienne

Il est 17 heures à la sortie du Bois d’Aulne, c’est l’heure la plus libre puisque la premiùre heure des vacances. Et c’est là que la nuit commence



 pour toi, Samuel,

Qui avais l’habitude de poser à l’envers tes livres sur la table
Qui toujours avais du mal Ă  passer les ponts
Qui préférais dire ouais
(ou ouais-ouais que tu trouvais plus gentil, aéré, moderne)
Qui avais depuis des mois abandonnĂ© l’idĂ©e d’un journal personnel
Qui avais de tous temps au fond du sac un parapluie
Toi, qui Ă©tais Charlie



 Il me semble que toi et moi, on a déjà fréquenté le bureau de Poste de la rue Maurice Berteaux, la pharmacie, le fromager. Toi et moi vécu ensemble.

À la seconde de l’effroi quand tu vois s’approcher la lame, ton cerveau n’a pas le temps de fermer cette premiĂšre pensĂ©e d’avoir oubliĂ© sur la table de la salle des profs ton Tupperware de midi, vidĂ© et juste rincĂ©, ni mĂȘme cette deuxiĂšme pensĂ©e, quasi concomitante qu’à la rentrĂ©e du 2 novembre, tu pourras mettre au programme de ton cours l’étymologie du terme couvre-feu. À la seconde suivante, tes pensĂ©es roulent sur le trottoir, laissant gicler toute l’horreur de ton incomprĂ©hension.

Cette nuit, aux heures de couvre-feu, on devra rĂ©veiller le gars de la balayeuse municipale pour nettoyer et faire place aux roses blanches sous cellophane, nounours et roudoudous que tes petits Ă©lĂšves viendront dĂ©poser lĂ  en se demandant qui fera histoire-gĂ©o aprĂšs les vacances. Il est 17 heures au Bois d’Aulne, c’est l’heure la plus libre puisque la premiĂšre heure des vacances.

Éolienne, 17 octobre


Empty bar, d’aprĂšs Edward Hopper, 1942, Sarcignan

Jack London avait son First & last chance saloon, Ă  Oakland. Un siĂšcle plus tard, Ă  Bordeaux, j’étais pilier de bar au Last chance, rue des douves. Comme Lavilliers, je voulais savoir pourquoi toutes les nuits j’attendais un jour de plus, un grand amour, une folie, avant de repartir seul au petit matin, dans les poubelles (ExtĂ©rieur nuit, 1986). Avec LĂ©o FerrĂ©, je pensais qu’il convient de rencontrer les autres quand ils sont disponibles, devant un verre, Ă  certaines heures pĂąles de la nuit. Avec des problĂšmes d’hommes, des problĂšmes de mĂ©lancolie (Richard, 1973). J’y ai laissĂ© de l’argent, des illusions, des neurones. Mon foie. J’y ai rencontrĂ© des paumĂ©s aussi paumĂ©s que moi, et d’autres qui l’Ă©taient bien plus et sont morts depuis. J’y ai parfois — rarement serait plus exact — trouvĂ© du sexe, jamais de l’amour.

Fermer Ă  21 h ces lieux d’errance immobile, de discussion inaudible, de poĂšme fracassĂ© et de gloire rĂȘvĂ©e, c’est tuer Villon, Verlaine et Bukowski, sans compter quelques chanteurs, acteurs et peintres. C’est ce qui m’a donnĂ© l’idĂ©e de dĂ©tourner un tableau de Hopper, dont j’ai eu la chance de parcourir derniĂšrement l’exposition Ă  la fondation Beyeler, Ă  BĂąle. Nighthawkers (1942), sans ses oiseaux de nuit et avec un barman masquĂ© et solitaire, c’est le nĂ©gatif de la nuit telle qu’on l’aime.

Sarcignan, photographe dans Pourtant n°1 et chroniqueur dans le hors série Pandémie

OĂč

Dis-moi, Blaise, sommes-nous loin de demain
dis-moi, Guillaume, quand sonnera l’heure enfin
de sortir à point d’heure
dis-moi, Jacques, oĂč boire encore un verre et aimer ses amis
et toi, Boris, dans ton caveau de Saint-Germain-des-Prés
le saxo ne chante plus
qui l’a cassĂ©, qui te l’a pris — dis-moi

Je pense, répond Blaise, aux trains qui roulent
et nous emportent loin de la nuit, loin de demain
je pense, répond Guillaume, à la Seine
qui coule sous le pont Mirabeau mĂȘme Ă  minuit
— la Seine —
je pense, rĂ©pond Jacques, Ă  cette rue autrefois si heureuse et si fiĂšre d’ĂȘtre rue
qui se voile aujourd’hui de silence et de mort
et moi, répond Boris, je pense
à Gréco la prophétesse
qui s’est enfuie avant que la nuit disparaisse.

Ève Roland, auteure dans Pourtant hors série Pandémie

Photographies Pauline Marzanasco
Couvre feu, 17 octobre 2020, Pauline Marzanasco

Couvrez-vous

Le soir tombe
Couvrez-vous le froid plombe
Les pierres des ruelles
L’ombre assombrit les cieux
D’un linceul irrĂ©el
L’heure est au couvre-feu
Les gens rentrent chez eux
Et la nuit est si belle

Couvrez-vous
C’est l’automne
Entend. Le vent fredonne,
Siffle dans les venelles
L’obscuritĂ© prend place
Et la nuit est si belle
Les amoureux s’enlacent
Tout se tait sur la place
Un arbre bat des ailes

Couvrez-vous
DĂ©couvrez
Qui vit au fond de vous
DĂ©couvrez vos fĂȘlures
Et pansez vos blessures
Il est temps que s’emmĂȘlent
Les vérités nouvelles
L’heure est au couvre-feu
Les gens restent chez eux
Et la nuit est si belle

Feu qui couve

Je guette ton pas dans l’allĂ©e.
J’allume
Des bougies unes Ă  unes
J’émince et j’enfume
Une pluie de légumes
Je me parfume
M’enroule dans un costume
De plumes
Le feu du désir se rallume
Au couvre-feu

Je guette ton pas dans l’allĂ©e
M’affaire
À mettre le couvert
Argenterie, belles cuillĂšres
En lierre
Un chemin d’école buissonniĂšre
Je lĂšve mon verre
Rien n’est plus comme hier
Le feu du dĂ©sir s’exaspĂšre
Au couvre-feu

Je guette ton pas dans l’allĂ©e
C’est l’heure
Le vin décante avec bonheur
Quelques lampes chassent les peurs
Vingt et une heures
Tu rentres enfin de ton labeur
Je meurs
De tout ce dĂ©sir qui m’effleure
Le feu du désir affleure
Au couvre-feu

Emmanuelle Cabrol

↑

Ne rentre pas trop tard !

Isabelle MiniĂšre

Couvre-toi ! disent les parents attentionnĂ©s, ou bien qui font semblant de l’ĂȘtre. Mets ton manteau, ton gilet, ton bonnet, ton Ă©charpe
 Trop de choses Ă  mettre sur soi. Ça donne envie de sortir tout nu dans la rue. Non, ça donne surtout envie de sortir comme on veut. Tout nu, on n’irait pas trĂšs loin, et on n’aimerait pas ça, de toute façon. Tout nu, ça sera Ă  un autre moment, sous la douche, dans son lit, son canapĂ©, son tapis, peut-ĂȘtre avec quelqu’un

Surtout ne prends pas froid, dit LĂ©o FerrĂ© pour la vie. Oui, il nous dit ça pour la vie, LĂ©o, ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid. Je pense Ă  lui quand j’ai froid dehors : j’aurais dĂ» mieux l’écouter. Parfois, je ne me couvre pas assez, pour le plaisir de me souvenir de lui.

Automne, malade et adorĂ©, c’est Guillaume qui dit ça ; quand il y a de l’automne dans l’air, il y a de l’Apollinaire. Il y a ce bouquet de feuilles, ce bouquet de couleurs, qu’un jour d’octobre j’ai cueilli pour quelqu’un ; quelqu’un qui ne pouvait pas marcher, voir toutes ces couleurs, ni le ciel, ni les odeurs de l’automne.

Il y a souvent beaucoup de gens dans ma tĂȘte.

Guillaume et LĂ©o, j’avais rendez-vous avec eux ce soir.

Je voulais faire la fĂȘte, jusqu’à pas d’heure. Il faisait si doux, dans mon coin, presque l’étĂ© indien. Guillaume n’était pas d’humeur, il avait un truc Ă  Ă©crire, LĂ©o n’était pas d’accord, il a insistĂ© : Ne rentre pas trop tard !

Bon, ben les amis, si vous me lĂąchez, je vais traĂźner en solitaire, dans le quartier. Le quartier indien. Sauf que c’est plus l’étĂ©.

Les restaurateurs sont en train de ranger les tables, de nettoyer, de baisser le rideau. Les gens qui sortent du mĂ©tro marchent Ă  toute vitesse, certains regardent leur montre, comme s’il y avait urgence. Tous des mĂ©decins ? Tous des urgentistes ?

Je regarde la mienne, de montre. Vingt-heure et cinquante minutes.

Je me souviens, oui je me souviens si bien. Et si mal, parce que ça fait mal parfois de se souvenir. Je me souviens bien de ce qui fait mal.

Je me souviens, le couvre-feu, c’était pendant la guerre. J’étais pas lĂ , mais on m’a racontĂ©. Pas beaucoup, mais un petit peu. Les sirĂšnes, les caves  pour se cacher pendant l’alerte. La peur. Combien de morts ? Sortir de la cave, sortir de sa cachette et se demander : Combien de morts ? Qui est mort ? Est-ce que mes proches sont encore vivants ? Est-ce qu’ils sont blessĂ©s ? Est-ce qu’ils sont en danger ?

Il y a une cave dans mon immeuble, mais je n’ai aucune envie d’y passer la soirĂ©e, mĂȘme s’il y reste quelques bouteilles.

C’est quand qu’on est bombardĂ©s ?

J’entends pas de sirùnes, je vois des policiers.

Bientît vingt-et-une heures et je n’ai pas de laisser-passer. Il n’y a pas non plus de Gestapo. Justes des flics qui font leur travail.

Je rentre Ă  ma petite maison. C’est pas une maison, mais j’aime bien l’appeler comme ça. Je pense Ă  ceux qui n’en n’ont pas, de petite maison, de toit sur leur tĂȘte. Ils aimeraient bien, c’est sĂ»r, rentrer chez eux Ă  vingt-et-une heure, ça voudrait dire qu’ils ont un toit. De quoi je me plains ?

De ne pas me sentir libre. De retomber en enfance, oĂč l’on me disait ce que je devais faire. Pas apte Ă  en dĂ©cider, pas responsable. Ce n’était pas « Ne rentre pas trop tard Â», c’était autoritaire, c’était « L’heure c’est l’heure ! Â» Sinon, le bĂąton.

Le bĂąton, ça fait pas rĂ©flĂ©chir, ça donne juste envie d’y Ă©chapper.

Pas vu, pas pris.

Vingt-deux heures, j’ai envie de sortir, juste pour voir.

En reportage, pour ainsi dire. Il ressemble Ă  quoi, mon boulevard, maintenant ? Il a l’air de quoi, mon quartier indien, Ă  part l’air triste ?

Nan ! me dit LĂ©o ! Sois sage. Surtout ne prends pas froid. Il est dĂ©jĂ  tard.

Keep cool me chuchote Guillaume, car il parle anglais.

D’accord, les amis.

J’ai un truc Ă  Ă©crire, moi aussi. Un livre Ă  lire. Des choses Ă  penser. Des choses Ă  rĂȘver. Des choses Ă  dormir.

Rien faire aussi.

Tout Ă  l’heure, bien plus tard, aprĂšs le truc Ă  Ă©crire, le livre Ă  lire, je couvrirai le feu. Éteindre le feu pour la nuit pour Ă©viter l’incendie. J’éteindrai l’ordinateur, la lumiĂšre. Je fermerai les yeux.

Et je penserai Ă  vous.

LĂ©o, Guillaume, et vous tous, que j’emmĂšne avec moi, dans la tĂȘte, dans le cƓur, tout ça. On sera nombreux Ă  s’endormir, on rigolera bien tous ensemble, et on se foutra bien de la gueule du couvre-feu.

On fera un trĂšs beau rĂȘve. Le mĂȘme rĂȘve, tous ensemble.

Un rĂȘve oĂč on dirait que.

On dirait qu’il n’y a jamais eu ni virus ni couvre-feu.

Un rĂȘve oĂč on rĂȘve.

Isabelle MiniĂšre

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Florence White

Couvre-feu Ă  contre-courant /// 21h30

cette nuit
je te saute
au cou
dans le tumulte Ă©touffĂ© des villes 
lĂ  oĂč les Ă©reintĂ©s sont retenus 
je refais les gestes qui donnent du courage
et mes mains tremblent
de jouir d’y croire encore si fort
dĂ©concertĂ©e d’ĂȘtre cette humanitĂ© 
qui semble reculer Ă  genoux 
je te promets pourtant que nous sommes bien pire 
que ce feu couvert par cette armée de chiens galeux
nous sommes des corps qui chargent 
nus
fragiles
acharnĂ©s 
dans l’obscur et contre lui
et l’odeur est merveilleuse
nous sommes la poudre !

Mara

Nous n’en pouvions plus

Nous avions eu ordre de dĂ©serter la nuit :  son ampleur, sa faconde, son insolence, sa dissipation, ses terreurs. Son allĂ©gresse, sa tristesse  nous Ă©taient interdites. Tabou de la nuit. Honte de la nuit. Porteuse du pire. 21 heures sonnantes. TrĂ©buchantes. SoĂ»lantes. Nous ne pouvions plus contempler les lumiĂšres, Ă©couter les sons, humer l’air du fleuve. Il nous fallait rentrer chez nous au plus vite.Nous ne pouvions plus retrouver une Ăąme esseulĂ©e, un soir, juste parce que ce soir lĂ  on se sentait vide, mais vivant, prĂȘt Ă  mordre la vie, mais comment mordre la vie, seul  ou en visio-conf ?Nous ne pouvions plus, la nuit tombĂ©e, nous retrouver entre potes, au restau, dans un bar, dans la rue, chez quelqu’un, Ă  deux, trois, quinze ou trente, jusqu’à plus d’heure, parler, s’engueuler, picoler, surveiller l’heure du dernier mĂ©tro, ou pas, lĂ©gers, un peu dĂ©faits, heureux de cette dissolution, de cette ouverture au nĂ©ant, que nous approchons Ă  petits pas. Nous ne pouvions plus claquer la porte de notre dernier amoureux, celui qu’on vient de rencontrer, qui nous plaisait tant, et puis non, cette nuit-lĂ , ça le fait pas, on veut rentrer chez nous, on en a assez, on ne peut pas rester une minute de plus, il faut respirer, marcher, se retrouver ailleurs, vite !Nous Ă©tions assis, dĂ©sormais, dans le jour. CondamnĂ©s Ă  la lumiĂšre, au propre, au dĂ©cent.
Nous n’en pouvions plus. 

GeneviĂšve

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La taille des jeunes

Les hommes
DĂ©terrent leurs tombes Ă  coup de
Montres l’hilarante rengaine
Des aiguilles noyées sec
Un coup de digestif c’est l’aube qui trinquera
Les ombres étouffées des néons convoités
Ne serrent plus la taille des jeunes aux lĂšvres fraĂźches
La coupe dĂ©bordante devra s’Ă©teindre ce soir
Et sous le regard morne des lampadaires pendus
Les nuques des matraqués font bien risible proie
Dans le silence sirop des tueurs de poĂštes
Ne brille plus que l’intarissable voix
D’un rossignol fantasque au matin tĂŽt levĂ©.

Claire Janet

« Je me sens toujours un peu concernĂ©e dĂšs qu’il s’agit de feu », Olga Voscannelli
« Je me sens toujours un peu concernĂ©e dĂšs qu’il s’agit de feu », Olga Voscannelli

Les rideaux

C’est un souvenir sorti de la mĂ©moire d’un petit garçon, nĂ© le 21 novembre 1939, dans l’Orne en Normandie.
Il avait Ă©tĂ© placĂ© en pension comme on disait alors, dans une institution religieuse tenue par des religieuses, Ă  SĂ©es. Il ne rentrait chez lui que pendant les vacances avec sa soeur Paulette et son frĂšre Roger ses aĂźnĂ©s. Leur mĂšre, abandonnĂ©e de son mari, avait dĂ» se rĂ©soudre Ă  cette solution trouvĂ©e par ses patrons. Ses trois enfants devaient l’entraver dans son rĂŽle de cuisiniĂšre d’une maison bourgeoise, la maison du Dr Voulmier.

Ce souvenir, il le portait depuis ses 4 ans peut-ĂȘtre, avant son dĂ©part en pension ou lors de brĂšves vacances qui l’arrachaient au sadisme des religieuses dont les mĂ©faits l’avaient torturĂ© sa vie durant.
Ce soir-lĂ , la nuit Ă©tait tombĂ©e sur la ville et la grand rue d’Alençon. La pauvretĂ© devait ĂȘtre tenue Ă  distance par la chaleur maternelle malgrĂ© les privations et l’opprobre familial qui dĂ©signait cette femme sans mari.
Des coups impĂ©rieux frappĂ©s Ă  la porte Ă  cette heure incongrue, avaient glacĂ© l’atmosphĂšre du foyer. La mĂšre, Fernande, Ă©tait allĂ©e ouvrir, incertaine et inquiĂšte. Aux yeux du petit garçon, un homme immense encadrait la porte. La terreur, c’était celle de mon pĂšre qui s’entendait encore dans les inflexions de sa voix lorsqu’il nous racontait cette histoire.
L’homme, sanglĂ© dans son uniforme martial Ă©tait venu pour que soient mieux fermĂ©s les rideaux des fenĂȘtres donnant sur la rue. C’était le temps du couvre-feu.

Virginie Moiré, auteure Pourtant n°1 et hors-série Pandémie

Vol de nuit

Ce soir mon cƓur danse
Contre les barreaux d’ivoire et de sang
Et il en rit
Trop vivant
Trop gourmand
Ce soir mon cƓur chante
Quand les rues sourdes et obéissantes
S’offrent au souffle muet de la nuit
Mais mon cƓur entend
La lune et ses mutants
Les Ăąmes libres
Alors il s’élance
DiscrĂštement
Et il rebondit de cratĂšre en firmament
Explose en Ă©clats d’argent
LĂšche les Ă©toiles
File avec les comĂštes
Ravive les rĂȘves
Et mon cƓur Ă©tincelle de joie
Ce soir, il te cherche, toi
Dans cette premiĂšre nuit
PremiĂšre fois
Puisqu’on ne peut pas
Il me la doit
Notre rencontre hors-la-loi
Cette nuit mon cƓur s’en balance
Du vide d’en bas
Il sang-gourmande de toi
Et je m’en lùche les doigts
Mon cƓur compte tes heures
Rejoue l’enfance
Et le noir s’épuise
En cris et farandoles
Lentement la brume gomme
L’empreinte de ta voix
Alors
Dans le silence
Mon cƓur glisse sous la froideur des rĂ©verbĂšres
Et dans le jour timide
Se terre

Armelle Le Golvan

Deux Parisiens Ă  la campagne, Bordomoncsi
Collage, 17 octobre, Abdelkader Benamer
201017 20h55, Florence White, photographe dans Pourtant n°1 et Hors série Pandémie

Leynaud et Camus

La rue Leynaud, le 17 octobre, photographie Virginie Moiré, auteure dans Pourtant n°1

« J’ai souvent logĂ©, en 1943, lors de mes passages Ă  Lyon, dans sa petite chambre de la rue Vieille Monnaie que ses amis connaissaient bien. Leynaud en faisait les honneurs briĂšvement puis sortait des cigarettes d’un pot de grĂšs et les partageait avec moi. Dans mon souvenir, ces heures lĂ  sont restĂ©es celles de l’amitiĂ©. Leynaud, qui allait coucher ailleurs, s’attardait jusqu’Ă  l’heure du couvre-feu. Autour de nous, le lourd silence des nuits d’occupation s’Ă©tablissait. Cette grande et sombre ville du complot qu’Ă©tait alors Lyon se vidait peu Ă  peu. Mais nous ne parlions pas du complot. Leynaud d’ailleurs, sauf nĂ©cessitĂ© stricte, n’en parlait jamais. Nous nous donnions des nouvelles de nos amis. Nous parlions quelques fois de littĂ©rature. Mais Ă  cette Ă©poque, il n’Ă©crivait rien. Il avait dĂ©cidĂ© qu’il travaillerait aprĂšs.[…] Pour Leynaud, tout Ă©tait simple, il reprendrait sa vie oĂč il l’avait laissĂ©e, car il la trouvait bonne. Enfin, il avait un fils Ă  Ă©lever. Et lui qui s’animait rarement, le nom de son fils suffisait Ă  faire briller ses yeux. Â»

— Albert Camus, prĂ©face de PoĂ©sies posthumes par RenĂ© Leynaud, 1947 (Ă©puisĂ©)

Porte ton masque, Jeanne

La Covid. Juste une grosse grippe, elle ne passera que l’hiver. Ne porte pas de masque, Jeanne, tu n’en as pas besoin.
Les cafĂ©s ont fermĂ©. Les poignĂ©es de main ont cessĂ©. On s’est confinĂ©s et le blĂ© continue Ă  pousser. Porte ton masque, Jeanne, porte ton masque et tout ira bien.

Les gens ont battu la campagne. Et la marĂ©e n’a cessĂ© de battre le sable. La respiration a continuĂ©. Mais chez certains, les poumons ont cessĂ©. Porte ton masque, Jeanne, porte ton masque et tu iras bien.

Les embrassades ont cessĂ©, les sourires ont disparu derriĂšre les cotonnades et les masques stĂ©riles. StĂ©riles nous sommes devenus. Orphelins de cƓur et de corps et les mains dĂ©lavĂ©es jusqu’à la souffrance. Mais moi, je te veux, je te cherche. Porte ton masque, Jeanne, porte ton masque, il te va bien.

Cette nuit, les rues ont disparu, retournĂ©es comme un gant, vide et vides. Et mon sang continue Ă  battre et Ă  tourner dans mon corps et la terre continue. Et j’ai la tĂȘte qui tourne au tournesol et le sang au miel. Trouve-moi, embrasse-moi. Porte mon masque, Jeanne, porte mon masque, il te va bien. 
Et tu m’as touchĂ© et tu m’as aimĂ©. Et tu t’es couchĂ©e, chaude et dolente. Ôte ton masque, Jeanne, ĂŽte ton masque, rien ne va plus. FiĂ©vreuse et essoufflĂ©e.
Et je tourne en toupie, le masque en banniĂšre, le regret inutile, les mains vaines et vilaines, le cƓur en quarantaine Ă  perpĂ©tuitĂ© Je porte ton masque, Jeanne, je porte ton masque, tu n’en as plus besoin. 

Françoise, le 17 octobre 2020, 21h44 heure de Bruges

Liberté chérie

Liberté chérie
Manteau noir bien raccourci
Au loin l’arme Ă  feu

HĂ©lĂšne Berjon


Sylviane Dreuillaux-Reyes, photographe, dans Pourtant n°1

Automne

par Laurence Fritsch

Pourtant a lancé durant la 1Úre nuit de couvre-feu du 17 octobre 2020 ce

Vol de nuits

Nouvelles, récits, poÚmes

Chacune, chacun a Ă©crit — entre 21h et 6h — histoires, nouvelles et rĂ©cits, poĂ©sie, suscitĂ©e par ou Ă©voquant ce couvre-feu.

C’Ă©tait en direct sur un tableau en ligne, un “pad”, en l’occurrence Framapad, outil libre, gratuit, indĂ©pendant des Gafa et de l’État.

Photographies

Chacune, chacun publiait une ou des photographies autour de ce couvre-feu sur son compte Instagram avec la mention @pourtantpourtant

Publication

Le comité de lecture de Pourtant opÚre une sélection dans ces envois.

Au sein de cette sĂ©lection sont choisis un texte (nouvelle ou rĂ©cit), un poĂšme et une photographie pour ĂȘtre publiĂ©s dans le prochain numĂ©ro papier de la revue (n°2, parution dĂ©cembre 2020) et sur ce site pourtant.fr

Les autres textes et photographies de cette sĂ©lection sont publiĂ©s sur le site www.pourtant.fr dans ce hors sĂ©rie “Vols de nuits”.